Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue,
l’immense plein pied d’une forêt toute joignante, unique encore par
la beauté de ses arbres, de son terrain, de sa situation, l’avantage
et la facilité des eaux de source sur cette élévation, les agréments
admirables des jardins, des hauteurs et des terrasses, qui les unes
sur les autres se pouvoient si aisément conduire dans toute l’étendue
qu’on auroit voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin
une ville toute faite, et que sa position entretenoit par elle-même, il
l’abandonna pour Versailles[67], le plus triste et le plus ingrat de
tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que
tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n’y
peut être bon.
[67] The court was installed at Versailles in 1682, but the
palace was not completed till 1688.
Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de
trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre, sans dessein général; le
beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Son
appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec
les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures,
les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins, dont la magnificence
étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d’aussi mauvais
goût. On n’y est conduit dans la fraîcheur de l’ombre que par une vaste
zone torride, au bout de laquelle il n’y a plus, où que ce soit, qu’à
monter et à descendre; et avec la colline, qui est fort courte, se
terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette
recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire
fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et
dégoûte malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de
toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent
une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus.
Leurs effets, qu’il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables;
mais de ce tout, il résulte qu’on admire et qu’on fuit. Du côté de la
cour, l’étranglé suffoque, et ces vastes ailes s’enfuient sans tenir à
rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble; mais
on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les
toits manquent encore. La chapelle qui l’écrase, parce que Mansart[68]
vouloit engager le Roi à élever le tout d’un étage, a de partout la
triste représentation d’un immense catafalque. La main-d’œuvre y est
exquise en tous genres, l’ordonnance nulle; tout y a été fait pour la
tribune, parce que le Roi n’alloit guères en bas, et celles des côtés
sont inaccessibles, par l’unique défilé qui conduit à chacune. On ne
finiroit point sur les défauts monstrueux d’un palais si immense et
si immensément cher, avec ses accompagnements, qui le sont encore
davantage: orangerie, potagers, chenils, grande et petite écuries
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