Je l’espère bien! Je l’ai blessée à mort, n’est-ce pas?... Quelle joie!
c’est le seul moment de bonheur que j’aie éprouvé après tant de
souffrance! A chaque mot de ces derniers vers... il me semblait lui
enfoncer un poignard dans le cœur! Et puis, avez-vous lu la terreur sur
tous les visages? Avez-vous entendu ce silence? L’avez-vous vue
elle-même, en dépit de son audace, pâlir sous mes regards? Ah! j’avais
marqué d’une tache ineffaçable:
Ce front qui ne rougit jamais!
MICHONNET
Voilà justement ce qui m’effraie!... C’était trop bien... c’était trop
fort!... Ces grandes dames, si belles et si gracieuses avec leurs
guirlandes de fleurs et leurs robes de gaze, c’est vindicatif... c’est
méchant... tout leur est permis... et elles osent tout! celle-là
surtout... à qui justement hier je proposais de jouer le rôle de
Cléopâtre... elle a toutes les qualités de l’emploi: elle ne reculera
devant aucun moyen... pour se venger d’un affront ou se débarrasser
d’une rivale...
ADRIENNE
Eh! que m’importe?... Quel mal peut-elle me faire désormais qui égale
les tourments renfermés dans cette pensée... dans ce mot: Aimée!... elle
est aimée!... Cette blessure faite par moi, il la guérit par ses paroles
d’amour!... Ses larmes, si elle en répand, il les essuie sous ses
baisers!... Et maintenant même... maintenant que mon cœur se brise...
elle est heureuse... elle est près de lui... Vous ne savez donc pas que
je l’ai supplié, à voix basse, de me suivre, tandis qu’elle lui
ordonnait de ne pas la quitter!...
MICHONNET
Eh bien?...
ADRIENNE
Il est resté!... resté avec elle!... Ah! c’en est trop! je n’y résiste
plus!
(_Faisant un pas pour sortir et remontant le théâtre._)
MICHONNET
Où vas-tu?
ADRIENNE
Me jeter entre eux... les frapper... et après... qu’on fasse de moi ce
qu’on voudra!
MICHONNET
Y penses-tu?
ADRIENNE, _redescendant le théâtre et allant se jeter dans un fauteuil à
droite_
Cela ne vaut-il pas mieux que de mourir ici de jalousie et de
désespoir... car, je le sens, j’en mourrai!
MICHONNET
Non! non! par malheur tu t’abuses encore!... c’est une fièvre qui ne
vous quitte pas, une douleur aiguë de tous les instants... on souffre...
on est bien malheureux... mais on n’en meurt pas!... Tu vois bien que
j’existe encore!
ADRIENNE, _le regardant avec étonnement_
Vous!
MICHONNET
Ah! cela t’étonne, n’est-ce pas?... Tu ne peux croire que sous cette
épaisse enveloppe il y ait un cœur qui souffre comme le tien... qui
aime... qui saigne comme le tien...
ADRIENNE
Quoi! ces tourments, vous les avez éprouvés?
MICHONNET
Oui... autrefois... il y a bien longtemps... Crois-moi, on s’habitue à
tout... même à être malheureux!
ADRIENNE
Ah! cette force que je ne vous soupçonnais pas... ce courage que
j’admire en vous!... je l’imiterai!... je l’égalerai, si je le puis...
Je triompherai d’une passion insensée dont maintenant je rougis!
MICHONNET, _avec joie_
Dis-tu vrai?
ADRIENNE
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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