Entretiens / Interviews / EntrevistasLebert, Marie
Science
Entretiens / Interviews / Entrevistas
Lebert, Marie
Internet; World Wide Web
= Comment définissez-vous le cyberespace?
Un lieu isotrope en expansion pour l'instant infinie. Un modèle de la vision que
nous avons aujourd'hui de l'univers. Jusqu'à l'invention du clic, le savoir
humain était senti comme un espace newtonien, avec deux repères absolus: le
temps (linéaire: un début, une fin) et l'espace (les trois dimensions du temple,
du rouleau, du volumen). Le cyberespace obéit aux lois de l'hypertexte. Deux
temps simultanés: le temps taxé (par le fournisseur d'accès ou par les
impératifs de productivité, égrené par l'antique chrono), et le temps aboli, qui
fait passer d'un lien à l'autre, d'un lieu à l'autre à la vitesse de l'électron,
dans l'illusion du déplacement instantané.
Quant aux repères, quiconque a lancé une recherche dans cet espace sait qu'il
doit lui-même les définir pour l'occasion, et se les imposer (sous peine de se
disperser, de se dissoudre), pour échapper au vertige de la vitesse. A cause de
cette "vitesse de la pensée", nous trouvons dans cet espace un "modèle" de notre
cerveau. "Ça tourne dans ma tête", à travers 10, 20, etc... synapses à la fois,
comme un fureteur archivant la toile. Bref les lois du cyberespace sont celles
du rêve et de l'imagination.
*Entretien du 3 juin 2001
= Comment définissez-vous la société de l'information?
Plus, plus vite. Mais les données ne sont pas l'information. Il faut les liens,
c'est-à-dire le temps. Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus
vite: l'évènement du jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du
lendemain, la vague du jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois.
Cycles aussi "naturels" que les marées estivales du Loch Ness. Pas "effacé",
d'ailleurs, l'évènement d'hier (qui n'est pas "tous les évènements d'hier"):
déjà archivé, dans des bases de données (INA (Institut national de
l'audiovisuel), Gallica, INSEE...), qui donnent l'illusion d'être exhaustives,
facilement accessibles et momentanément gratuites.
Mais les données ne donnent rien par elles-même. S'informer, c'est lier entre
elles des données, éliminer celles qui ne sont pas pertinentes (quitte à revenir
sur ces choix plus tard), se trouver ainsi obligé de chercher d'autres données
qui corroborent ou infirment les précédentes... L'information naît du temps
passé à tisser les liens. Or le temps nous est mesuré, au quartz près.
Productique ou temps libre, nous passons de plus en plus de temps à raccrocher
au nez de spammeurs qui nous interrompent pour nous revendre nos désirs (dont
nous informons les bases de données qui les leur vendent). Ce qui est
intéressant dans ce bonneteau est que les infos que nous fournissons sur
nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les commerciaux n'arrivent
pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un bide, après le succès de
la version I. De cette incertitude viennent les trous dans le filet qui laissent
parvenir jusqu'à nous certaines infos.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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