Voilà pour la perception extérieure. Quand on s'adresse à l'imagination,
à la mémoire ou aux facultés de représentation abstraite, bien que les
faits soient ici beaucoup plus compliqués, je crois que la même
homogénéité essentielle se dégage. Pour simplifier le problème, excluons
d'abord toute réalité sensible. Prenons la pensée pure, telle qu'elle
s'effectue dans le rêve ou la rêverie, ou dans la mémoire du passé. Ici
encore, l'étoffe de l'expérience ne fait-elle pas double emploi, le
physique et le psychique ne se confondent-ils pas? Si je rêve d'une
montagne d'or, elle n'existe sans doute pas en dehors du rêve, mais
_dans_ le rêve elle est de nature ou d'essence parfaitement physique,
c'est _comme_ physique qu'elle m'apparaît. Si en ce moment je me permets
de me souvenir de ma maison en Amérique, et des détails de mon
embarquement récent pour l'Italie, le phénomène pur, le fait qui se
produit, qu'est-il? C'est, dit-on, ma pensée, avec son contenu. Mais
encore ce contenu, qu'est-il? Il porte la forme d'une partie du monde
réel, partie distante, il est vrai, de six mille kilomètres d'espace et
de six semaines de temps, mais reliée à la salle où nous sommes par une
foule de choses, objets et événements, homogènes d'une part avec la
salle et d'autre part avec l'objet de mes souvenirs.
Ce contenu ne se donne pas comme étant d'abord un tout petit fait
intérieur que je projetterais ensuite au loin, il se présente d'emblée
comme le fait éloigné même. Et l'acte de penser ce contenu, la
conscience que j'en ai, que sont-ils? Sont-ce au fond autre chose que
des manières rétrospectives de nommer le contenu lui-même, lorsqu'on
l'aura séparé de tous ces intermédiaires physiques, et relié à un
nouveau groupe d'associés qui le font rentrer dans ma vie mentale, les
émotions par exemple qu'il a éveillées en moi, l'attention que j'y
porte, mes idées de tout à l'heure qui l'ont suscité comme souvenir? Ce
n'est qu'en se rapportant à ces derniers associés que le phénomène
arrive à être classé comme _pensée_; tant qu'il ne se rapporte qu'aux
premiers il demeure phénomène _objectif_.
Il est vrai que nous opposons habituellement nos images intérieures aux
objets, et que nous les considérons comme de petites copies, comme des
calques ou doubles, affaiblis, de ces derniers. C'est qu'un objet
présent a une vivacité et une netteté supérieures à celles de l'image.
Il lui fait ainsi contraste; et pour me servir de l'excellent mot de
Taine, il lui sert de _réducteur_. Quand les deux sont présents
ensemble, l'objet prend le premier plan et l'image "recule," devient une
chose "absente." Mais cet objet présent, qu'est-il en lui-même? De
quelle étoffe est-il fait? De la même étoffe que l'image. Il est fait de
_sensations_; il est chose perçue. Son _esse_ est _percipi_, et lui et
l'image sont génériquement homogènes.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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