Et d'autres raisons de douter surgissent encore. Il y a toute une sphère
d'adjectifs et d'attributs qui ne sont ni objectifs, ni subjectifs d'une
manière exclusive, mais que nous employons tantôt d'une manière et
tantôt d'une autre, comme si nous nous complaisions dans leur ambiguïté.
Je parle des qualités que nous _apprécions_, pour ainsi dire, dans les
choses, leur côté esthétique, moral, leur valeur pour nous. La beauté,
par exemple, où réside-t-elle? Est-elle dans la statue, dans la sonate,
ou dans notre esprit? Mon collègue à Harvard, George Santayana, a écrit
un livre d'esthétique,[117] où il appelle la beauté "le plaisir
objectifié"; et en vérité, c'est bien ici qu'on pourrait parler de
projection au dehors. On dit indifféremment une chaleur agréable, ou une
sensation agréable de chaleur. La rareté, le précieux du diamant nous en
paraissent des qualités essentielles. Nous parlons d'un orage affreux,
d'un homme haïssable, d'une action indigne, et nous croyons parler
objectivement, bien que ces termes n'expriment que des rapports à notre
sensibilité émotive propre. Nous disons même un chemin pénible, un ciel
triste, un coucher de soleil superbe. Toute cette manière animiste de
regarder les choses qui paraît avoir été la façon primitive de penser
des hommes, peut très bien s'expliquer (et M. Santayana, dans un autre
livre tout récent,[118] l'a bien expliquée ainsi) par l'habitude
d'attribuer à l'objet _tout_ ce que nous ressentons en sa présence. Le
partage du subjectif et de l'objectif est le fait d'une réflexion très
avancée, que nous aimons encore ajourner dans beaucoup d'endroits. Quand
les besoins pratiques ne nous en tirent pas forcément, il semble que
nous aimons à nous bercer dans le vague.
Les qualités secondes elles-mêmes, chaleur, son, lumière, n'ont encore
aujourd'hui qu'une attribution vague. Pour le sens commun, pour la vie
pratique, elles sont absolument objectives, physiques. Pour le
physicien, elles sont subjectives. Pour lui, il n'y a que la forme, la
masse, le mouvement, qui aient une réalité extérieure. Pour le
philosophe idéaliste, au contraire, forme et mouvement sont tout aussi
subjectifs que lumière et chaleur, et il n'y a que la chose-en-soi
inconnue, le "noumène," qui jouisse d'une réalité extramentale complète.
Nos sensations intimes conservent encore de cette ambiguïté. Il y a des
illusions de mouvement qui prouvent que nos premières sensations de
mouvement étaient généralisées. C'est le monde entier, avec nous, qui se
mouvait. Maintenant nous distinguons notre propre mouvement de celui des
objets qui nous entourent, et parmi les objets nous en distinguons qui
demeurent en repos. Mais il est des états de vertige où nous retombons
encore aujourd'hui dans l'indifférenciation première.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
Reviews
Reviews
No reviews yet
Be the first to share your thoughts on this work.
Elsewhere in the archive
Join the Discussion
Join the discussion
Sign in to leave a comment or review.
Sign InorCreate an account