Mais ils sont las, et leurs narines,
Rouges de sang, soufflent du feu;
L'écume inonde leurs poitrines,
Il faut nous arrêter un peu.
Halte! demain, plus vite encore,
Aussitôt que poindra l'aurore,
Postillons, pressez vos chevaux,
Je veux voir des sites nouveaux.
TOMBÉE DU JOUR
Le jour tombait, une pâle nuée
Du haut du ciel laissait nonchalamment,
Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
Tremper les plis de son blanc vêtement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine,
Portant le deuil de son frère le jour,
Et chaque étoile à son trône de reine,
En habits d'or s'en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles,
Et les enfants rêver dans leurs berceaux;
C'était dans l'air comme un frôlement d'ailes,
Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
Le ciel parlait à voix basse à la terre;
Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
Et répétaient un acte de mystère;
Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
NOËL
Le ciel est noir, la terre est blanche;
--Cloches, carillonnez gaîment!--
Jésus est né;--la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.
Pas de courtines festonnées
Pour préserver l'enfant du froid;
Rien que les toiles d'araignées
Qui pendent des poutres du toit.
Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour réchauffer dans sa crèche
L'âne et le boeuf soufflent dessus.
La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le choeur des anges
Chante aux bergers: "_Noël! Noël!_"
FUMÉE
Là-bas, sous les arbres s'abrite
Une chaumière au dos bossu;
Le toit penche, le mur s'effrite,
Le seuil de la porte est moussu.
La fenêtre, un volet la bouche;
Mais du taudis, comme au temps froid
La tiède baleine d'une bouche,
La respiration se voit.
Un tire-bouchon de fumée,
Tournant son mince filet bleu,
De l'âme en ce bouge enfermée
Porte des nouvelles à Dieu.
CHOC DE CAVALIERS
Hier il m'a semblé (sans doute j'étais ivre)
Voir sur l'arche d'un pont un choc de cavaliers
Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre,
Et caparaçonnés de harnois singuliers.
Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
Des Méduses d'airain ouvraient leurs yeux hagards
Dans leurs grands boucliers aux ornements fantasques,
Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.
Par moment, du rebord de l'arcade géante,
Un cavalier blessé perdant son point d'appui,
Un cheval effaré tombait dans l'eau béante,
Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
Et vos corps tout meurtris sous leurs armes faussées,
Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
LES COLOMBES
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
Un beau palmier, comme un panache vert,
Dresse sa tête, où le soir les colombes
Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches:
Comme un collier qui s'égrène, on les voit
S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
Et se poser plus loin sur quelque toit.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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