French fiction -- 19th century; Short stories, French
--Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir
précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère que vous ne
refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière fois.--Je compte
sur vous aussi, continua-t-il en se tournant vers moi. J'y compte
absolument.
Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus de nous
retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes chacun de son côté.
J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai presque tout
le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait était emballé. On ne
voyait plus que les murs nus et mouchetés de balles. Nous nous mîmes à
table. Notre hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager
à toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement; la mousse
montait dans les verres, vidés et remplis sans interruption; et nous,
pleins d'une belle tendresse, nous souhaitions au partant heureux
voyage, joie et prospérité. Il était tard quand on quitta la table.
Lorsqu'on en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à
chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au moment même où
j'allais sortir.
--J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout bas.
Je restai.
Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis l'un en face de
l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio semblait soucieux et
il ne restait plus sur son front la moindre trace de sa gaieté
convulsive. Sa pâleur sinistre, ses yeux ardents, les longues bouffées
de fumée qui sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai
démon. Au bout de quelques minutes, il rompit le silence.
--Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais: avant de
nous séparer, j'ai voulu avoir une explication avec vous. Vous avez pu
remarquer que je me soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je
vous aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de moi
une opinion défavorable.
Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe. Je gardai le
silence et je baissai les yeux.
--Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je n'aie pas
exigé une satisfaction complète de cet ivrogne, de ce fou de R... Vous
conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre
mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais
appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir. Si
j'avais pu donner une correction à R... sans risquer ma vie, sans la
risquer en aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec
moi.
Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me troubla au dernier
point. Il continua.
--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de m'exposer à la
mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore
vivant.
Ma curiosité était vivement excitée.
--Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. Assurément,
quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre?
--Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un souvenir de
notre rencontre.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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