French fiction -- 19th century; Short stories, French
Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre lieutenant
était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître en personne. On le
questionna. Il répondit qu'il n'avait pas eu de nouvelles de Silvio.
Cela nous surprit. Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans
sa cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloué sur la porte.
Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot de la scène de la
veille. Trois jours se passèrent et le lieutenant vivait toujours.
Nous nous disions, tout ébahis: "Est-ce que Silvio ne se battra pas?"
Silvio ne se battit pas. Il se contenta d'une explication très légère
et tout fut dit.
Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos jeunes gens. Le
manque de hardiesse est ce que la jeunesse pardonne le moins, et, pour
elle, le courage est le premier de tous les mérites, l'excuse de
tous les défauts. Pourtant, petit à petit, tout fut oublié, et Silvio
reprit parmi nous son ancienne influence.
Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination
romanesque, je m'étais attaché plus que personne à cet homme dont
la vie était une énigme, et j'en avais fait le héros d'un drame
mystérieux. Il m'aimait; du moins, avec moi seul, quittant son ton
tranchant et son langage caustique, il causait de différents sujets
avec abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire. Depuis
cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur était souillé
d'une tache, et que volontairement il ne l'avait pas essuyée, me
tourmentait sans cesse et m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme
autrefois. Je me faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop
d'esprit et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner la
cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux fois, du moins, je
crus remarquer en lui le désir d'avoir une explication avec moi, mais
je l'évitai, et Silvio m'abandonna. Depuis lors, je ne le vis qu'avec
nos camarades, et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus.
Les heureux habitants de la capitale, entourés de distractions, ne
connaissent pas maintes impressions familières aux habitants des
villages ou des petites villes, par exemple, l'attente du jour de
poste. Le mardi et le vendredi, le bureau de notre régiment était
plein d'officiers. L'un attendait de l'argent, un autre des lettres,
celui-là les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous les
paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau présentait le
tableau le plus animé. Les lettres de Silvio lui étaient adressées à
notre régiment, et il venait les chercher avec nous autres. Un jour,
on lui remit une lettre dont il rompit le cachet avec précipitation.
En la parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire. Nos
officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus de rien.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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