French fiction -- 19th century; Short stories, French
"Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec
mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience
indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la chaleur commençait à
nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches
de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin.
Nous allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette pleine
de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de
tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement,
que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le
temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint
de s'en rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à
lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma
casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le
regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits
au moins une ombre d'émotion. Non, il était sous mon pistolet,
choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant
les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait
endiabler.
"--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand il en fait si
peu de cas?
"Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet:
"--Il paraît, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour
le moment. Vous préférez déjeuner. A votre aise, je n'ai pas envie de
vous déranger.
"--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous
la peine de faire feu... Au surplus, comme il vous plaira: vous avez
toujours votre coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre
service.
"Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je
n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se termina l'affaire.
"Je donnai ma démission et me retirai dans ce village. Depuis ce
moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la
vengeance. Maintenant, mon heure est venue!...
Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la
donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui
écrivait de Moscou que la _personne en question_ allait bientôt se
marier avec une jeune et belle demoiselle.
--Vous devinez, dit Silvio, quelle est _la personne en question_. Je
pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une
noce, avec autant de sang-froid qu'en face d'une livre de guignes!
A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher, et se mit à
marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa
cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments
contraires.
Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient arrivés. Silvio
me serra fortement la main; nous nous embrassâmes. Il monta dans
une petite calèche où il y avait deux coffres contenant, l'un ses
pistolets, l'autre son bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois,
et les chevaux partirent.
II
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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