Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce
qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avoit cru
de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en
d’autres qu’on n’avoit pensé: tout cet amas d’objets vifs et de choses
si importantes forme un plaisir à qui le sait prendre qui, tout peu
solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans
une cour.
[177] See above, p. 73, n. 112.
Ce fut donc à celui-là que je me livrai tout entier en moi-même, avec
d’autant plus d’abandon que, dans une délivrance bien réelle, je me
trouvois étroitement lié et embarqué avec les têtes principales qui
n’avoient point de larmes à donner à leurs yeux. Je jouissois de leur
avantage sans contre-poids, et de leur satisfaction qui augmentoit
la mienne, qui consolidoit mes espérances, qui me les élevoit, qui
m’assuroit un repos auquel, sans cet événement, je voyois si peu
d’apparence que je ne cessois point de m’inquiéter d’un triste avenir,
et que d’autre part, ennemi de liaison, et presque personnel, des
principaux personnages que cette perte accabloit, je vis [du] premier
coup d’œil vivement porté, tout ce qui leur échappoit et tout ce qui
les accableroit, avec un plaisir qui ne se peut rendre. J’avois si
fort imprimé dans ma tête les différentes cabales, leurs subdivisions,
leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connoissance
de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers intérêts, que la
méditation de plusieurs jours ne m’auroit pas développé et représenté
toutes ces choses plus nettement que ce premier aspect de tous ces
visages, qui me rappeloient encore ceux que je ne voyois pas, et qui
n’étoient pas les moins friands à s’en repaître.
Je m’arrêtai donc un peu à considérer le spectacle de ces différentes
pièces de ce vaste et tumultueux appartement. Cette sorte de désordre
dura bien une heure, où la duchesse du Lude[178] ne parut point,
retenue au lit par la goutte. A la fin M. de Beauvillier s’avisa qu’il
étoit temps de délivrer les deux princes d’un si fâcheux public. Il
leur proposa donc que M. et Mme la duchesse de Berry se retirassent
dans leur appartement, et le monde de celui de Mme la duchesse
de Bourgogne. Cet avis fut aussitôt embrassé. M. le duc de Berry
s’achemina donc, partie seul et quelquefois appuyé par son épouse, Mme
de Saint-Simon avec eux, et une poignée de gens. Je les suivis de loin,
pour ne pas exposer ma curiosité plus longtemps. Ce prince vouloit
coucher chez lui; mais Mme la duchesse de Berry ne le voulut pas
quitter. Il était si suffoqué et elle aussi, qu’on fit demeurer auprès
d’eux une Faculté complète et munie.
[178] See above, p. 44, n. 77.
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