Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Vauban s’appeloit le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au
plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de
son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme
dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus
vrai et le plus modeste. C’étoit un homme de médiocre taille, assez
trapu, qui avoit fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur
rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n’étoit rien
moins; jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant,
mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la
vie des hommes, avec une valeur qui prenoit tout sur soi et donnoit
tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de
franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait
pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du
Roi.
Ce prince s’étoit ouvert à lui, un an auparavant, de la volonté qu’il
avoit de le faire maréchal de France: Vauban l’avoit supplié de faire
réflexion que cette dignité n’étoit point faite pour un homme de son
état, qui ne pouvoit jamais commander ses armées, et qui les jetteroit
dans l’embarras si, faisant un siège, le général se trouvoit moins
ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, et appuyé de
raisons que la seule vertu fournissoit, augmenta encore le desir du Roi
de la couronner.
Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine
en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même et
honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut
avec la même modestie qu’il avoit marqué de désintéressement. Tout
applaudit à ce comble d’honneur, où aucun autre de ce genre n’étoit
parvenu avant lui et n’est arrivé depuis. Je n’ajouterai rien ici sur
cet homme véritablement fameux; il se trouvera ailleurs occasion d’en
parler encore[199].
[199] Ed. Chéruel, III. 379-380; ed. Boislisle, XI. 27-30.
On a vu quel étoit Vauban, à l’occasion de son élévation à l’office de
maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par
l’amertume de la douleur, pour cela même qui le combla d’honneur, et
qui ailleurs qu’en France lui eût tout mérité et acquis.
Patriote comme il l’étoit, il avoit toute sa vie été touché de la
misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffroit. La
connoissance que ses emplois lui donnoient de la nécessité des
dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles
de splendeur et d’amusements, le faisoit gémir de ne voir point de
remède à un accablement qui augmentoit son poids de jour en jour.
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