Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide
bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais que _ma
tante_, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier,
causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le
bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs
genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les
caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les
tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres,
les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les
voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise
à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles
les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des
moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes,
mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à
moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle
fut contre Pontchartrain, qu’elle nommoit quelquefois au Roi _votre
vilain borgne_, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre
Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon
parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements
qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire,
il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les
rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et
gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent,
et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en
rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.
Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de
sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette
étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour
la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes,
et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il
lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec
elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces
de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle
l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois;
elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour
subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse
si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets
n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est
constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
Reviews
Reviews
No reviews yet
Be the first to share your thoughts on this work.
Elsewhere in the archive
Join the Discussion
Join the discussion
Sign in to leave a comment or review.
Sign InorCreate an account