Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Il aimoit fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même.
Il me vantoit un jour l’Angleterre sur ce point, où il n’y a point
d’exils ni de lettres de cachet, et où le Roi ne peut défendre que
l’entrée de son palais ni tenir personne en prison, et sur cela me
conta en se délectant, car tous nos princes vivoient lors, qu’outre
la duchesse de Portsmouth, Charles II avoit bien eu de petites
maîtresses; que le grand prieur[252], jeune et aimable en ce temps-là,
qui s’étoit fait chasser pour quelque sottise, étoit allé passer son
exil en Angleterre, où il avoit été fort bien reçu du roi. Pour le
remerciement, il lui débaucha une de ces petites maîtresses dont le
roi étoit si passionné alors qu’il lui fit demander grâces, lui offrit
de l’argent, et s’engagea de le raccommoder en France. Le grand prieur
tint bon. Charles lui fit défendre le palais. Il s’en moqua, et alloit
tous les jours à la comédie avec sa conquête, et s’y plaçoit vis-à-vis
du roi. Enfin le roi d’Angleterre, ne sachant plus que faire pour
s’en délivrer, pria tellement le Roi de le rappeler en France qu’il
le fut. Mais le grand prieur tint bon, dit qu’il se trouvoit bien en
Angleterre, et continua son manège. Charles outré en vint jusqu’à faire
confidence au Roi de l’état où le mettoit le grand prieur, et obtint un
commandement si absolu et si prompt qu’il le fit repasser incontinent
en France. M. le duc d’Orléans admirait cela, et je ne sais s’il
n’aurait pas voulu être le grand prieur. Je lui répondis que j’admirais
moi-même que le petit-fils d’un roi de France se pût complaire dans
un si insolent procédé, que moi sujet, et qui, comme lui, n’avois
aucun trait au trône, je trouvois plus que scandaleux et extrêmement
punissable. Il n’en relâcha rien, et faisoit toujours cette histoire
avec volupté. Aussi d’ambition de régner ni de gouverner, n’en avoit-il
aucune. S’il fit une pointe tout à fait insensée pour l’Espagne, c’est
qu’on la lui avoit mise dans la tête. Il ne songea même, comme on le
verra, tout de bon à gouverner que lorsque force fut d’être perdu
et déshonoré, ou d’exercer les droits de sa naissance, et, quant à
régner je ne craindrai pas de répondre que jamais il ne le desira, et
que, le cas forcé arrivé, il s’en seroit trouvé également importuné
et embarrassé. Que vouloit-il donc? me demandera-t-on; commander les
armées tant que la guerre auroit duré, et se divertir le reste du temps
sans contrainte ni à lui ni à autrui.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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