Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Il avoit encore un défaut bien dangereux pour les autres, et souvent
pour lui-même par la privation de bons sujets. C’est que, encore qu’il
eût la mémoire excellente et pour reconnoître un homme du commun qu’il
avoit vu une fois, au bout de vingt ans, et pour les choses qu’il
avoit sues, et qu’il ne confondoit point, il n’étoit pourtant pas
possible qu’il se souvînt de tout, au nombre infini de ce qui chaque
jour venoit à sa connoissance. S’il lui étoit revenu quelque chose de
quelqu’un qu’il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu’il
y avoit quelque chose contre lui, et c’en étoit assez pour l’exclure.
Il ne cédoit point aux représentations d’un ministre, d’un général,
de son confesseur même, suivant l’espèce de chose ou de gens dont il
s’agissoit. Il répondoit qu’il ne savoit plus ce qui lui en étoit
revenu, mais qu’il étoit plus sûr d’en prendre un autre dont il ne lui
fût rien revenu du tout.
Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de
police furent redevables de leur établissement[60]. Elles allèrent
depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus
craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque
par les ministres mêmes, et il n’y avoit personne en France, sans en
excepter les princes du sang, qui n’eût intérêt de les ménager, et qui
ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenoient par eux, il
se divertissoit d’en apprendre toutes les galanteries et toutes les
sottises de Paris. Pontchartrain, qui avoit Paris et la cour dans son
département, lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont
son père étoit outré, qu’elle le soutint souvent auprès du Roi, et de
l’aveu du Roi même, contre de rudes atteintes auxquelles sans cela il
auroit succombé, et on l’a su plus d’une fois par Mme de Maintenon,
par Mme la duchesse de Bourgogne, par M. le comte de Toulouse, par les
valets intérieurs.
[60] The first Lieutenant-general of police was La Reynie who was
appointed in 1667. He was succeeded in 1697 by Marc-René, Marquis
d’Argenson, who raised his department to the highest pitch of
efficiency. See P. Clément _La police sous Louis XIV_, 2nd ed.
1866, and P. Cottin, _Rapports de police de René d’Argenson_,
1866.
Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le Roi fut
instruit bien des années avant qu’on s’en fut aperçu, et par laquelle
l’ignorance et l’imprudence de beaucoup de gens continua toujours
encore de l’instruire, fut celle de l’ouverture des lettres. C’est ce
qui donna tant de crédit aux Pajots et aux Rouillés[61], qui en avoient
la ferme, qu’on ne put jamais ôter, ni les faire guère augmenter,
par cette raison si longtemps inconnue, et qui s’y enrichirent si
énormément tous, aux dépens du public et du Roi même.
[61] The postal service was in the hands of several generations
of the Pajot and Rouillé families from 1665 to 1760. See
Boislisle, XXVIII. 139, nn. 1 and 2.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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