Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords
escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé
de collines de toutes parts, extrêmement à l’étroit, avec un méchant
village sur le penchant d’une de ces collines qui s’appeloit Marly.
Cette clôture sans vue, ni moyen d’en avoir, fit tout son mérite;
l’étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajouta beaucoup.
Il crut choisir un ministre, un favori, un général d’armée. Ce fut
un grand travail que dessécher ce cloaque de tous les environs que y
jetoient toutes leurs voiries, et d’y rapporter des terres. L’ermitage
fut fait. Ce n’étoit que pour y coucher trois nuits, du mercredi au
samedi, deux ou trois fois l’année, avec une douzaine au plus de
courtisans en charges les plus indispensables.
Peu à peu l’ermitage fut augmenté; d’accroissement en accroissement,
les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout
largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort
imparfaite. Enfin, en bâtiments, en jardins, en eaux, en aqueducs, en
ce qu’est si connu et si curieux sous le nom de machine de Marly[72],
en parcs, en forêt ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux,
Marly est devenu ce qu’on le voit encore, tout dépouillé qu’il est
depuis la mort du Roi: en forêts toutes venues et touffues qu’on y a
apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans
cesse, dont plus des trois quarts mouroient, et qu’on remplaçoit
aussitôt; en vastes espaces de bois épais et d’allées obscures,
subitement changées en immenses pièces d’eau où on se promenoit en
gondoles, puis remises en forêts à n’y pas voir le jour dès le moment
qu’on les plantoit, je parle de ce que j’ai vu en six semaines; en
bassins changés cent fois; en cascades de même à figures successives
et toutes différentes; en séjours de carpes ornés de dorures et de
peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies
autrement par les mêmes maîtres, et cela une infinité de fois; cette
prodigieuse machine, dont on vient de parler, avec ses immenses
aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux uniquement
consacrée à Marly sans plus porter d’eau à Versailles; c’est peu de
dire que Versailles tel qu’on l’a vu n’a pas coûté Marly.
[72] This hydraulic machine, so much admired at the time, was
really a clumsy affair.
Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui
devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent
presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour le
plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par
milliards.
Telle fut la fortune d’un repaire de serpents et de charognes, de
crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n’y pouvoir
dépenser. Tel fut le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce
plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante,
ni la dévotion ne put émousser.
II
MADAME DE MAINTENON[73]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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