C'est que faisant le diet Robertval un voiage sur la mer, duquel il
estoit chef par le commandement du Roy son maistre, en l'isle de Canadas;
auquel lieu avoit délibéré, si l'air du païs euste esté commode, de
demourer et faire villes et chasteaulx; en quoy il fit tel commencement,
que chacun peut sçavoir. Et, pour habituer le pays de Chrestiens, mena
avecq luy de toutes sortes d'artisans, entre lesquelz y avoit un homme,
qui fut si malheureux, qu'il trahit son maistre et le mist en dangier
d'estre prins des gens du pays. Mais Dieu voulut que son entreprinse fut
si tost congneue, qu'elle ne peut nuyre au cappitaine Robertval, lequel
feit prendre ce meschant traistre, le voulant pugnir comme il l'avoit
mérité; ce qui eust esté faict, sans sa femme qui avoit suivy son mary par
les périlz de la mer; et ne le voulut abandonner à la mort, mais avecq
force larmes feit tant, avecq le cappitaine et toute la compaignye, que,
tant pour la pitié d'icelle que pour le service qu'elle leur avoit faict,
luy accorda sa requeste qui fut telle, que le mary et la femme furent
laissez en une petite isle, sur la mer, où il n'habitoit que bestes
saulvaiges; et leur fut permis de porter avecq eulx ce dont ilz avoient
nécessité. Les pauvres gens, se trouvans tous seulz en la compaignye des
bestes saulvaiges et cruelles, n'eurent recours que à Dieu seul, qui avoit
esté toujours le ferme espoir de ceste pauvre femme. Et, comme celle qui
avoit toute consolation en Dieu, porta pour sa saulve garde, nourriture et
consolation le Nouveau Testament, lequel elle lisoit incessamment. Et, au
demourant, avecq son mary, mettoit peine d'accoustrer un petit logis le
mieulx qui'l leur estoit possible; et, quand les lyons et aultres bestes
en aprochoient pour les dévorer, le mary avecq sa harquebuze, et elle,
avecq les pierres, se défendoient si bien, que, non suellement les bestes
ne les osoient approcher, mais bien souvent en tuèrent de très-bonnes à
manger; ainsy, avecq telles chairs et les herbes du païs, vesquirent
quelque temps, quand le pain leur fut failly. A la longue, le mary ne peut
porter telle nourriture; et, à cause des eaues qu'ilz buvoient, devint si
enflé, que en peu de temps il mourut, n'aiant service ne consolation que
sa femme, laquelle le servoit de médecin et de confesseur; en sorte qu'il
passa joieusement de ce désert en la céleste patrie. Et la pauvre femme,
demourée seulle, l'enterra le plus profond en terre qu'il fut possible; si
est-ce que les bestes en eurent incontinent le sentyment, qui vindrent
pour manger la charogne. Mais la pauvre femme, en sa petite
maisonnette, de coups de harquebuze défendoit que la chair de son mary
n'eust tel sépulchre. Ainsy vivant, quant au corps, de vie bestiale, et
quant à l'esperit, de vie angélicque, passoit son temps en lectures,
contemplations, prières et oraisons ayant un esperit joieux et content,
dedans un corps emmaigry et demy mort. Mais Celluy qui n'abandonne jamais
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