Mon bon ami, je suis arrivé ici le 1er avril et ai été jusques à présent
si occupé de mes amours que je n'ai eu la tête à rien d'autre. Sophie
était chez son beau-frère Pauli à New Kent. J'y ai passé plus de 15
jours à deux fois différentes. Elle n'a point fait la coquette avec
moi, mais dès le second jour m'a donné son plein consentement, m'a avoué
qu'elle me l'aurait donné à mon dernier voyage ou peut-être plus tôt si
je le lui avais demandé; avait toujours cru que je l'aimais, mais avait
été surprise de n'avoir pas entendu parler de moi pendant plus d'un an,
ce qui avait causé sa réponse à Savary que tu m'apportas; n'avait pas
voulu s'ouvrir depuis à Savary parceque n'ayant pas répondu à ma lettre,
elle avait peur que je n'eusse changé et ne voulait pas s'aventurer à
faire une confidence inutile. Voilà le bien; voici le mal. La mère, qui
s'est bien doutée que je n'étais pas à New Kent pour l'amour de Pauly, a
ordonné à sa fille de revenir, et je l'ai en effet amenée à Richmond. Je
lui ai alors demandé Sophie. Elle a été furieuse, m'a refusé de la
manière la plus brutale et m'a presque interdite sa maison. Elle ne veut
point que sa fille soit traînée sur les frontières de la Pensilvanie par
un homme sans agrémens, sans fortune, qui bredouille l'Anglais comme un
Français et qui a été maître d'école à Cambridge. J'ai ri de la plupart
de ses objections, j'ai tâché de répondre aux autres, mais je n'ai point
pu lui faire entendre raison et elle vient d'envoyer Sophie en campagne
chez un de ses amis. C'est une diablesse que sa fille craint
horriblement, en sorte que j'aurai de la peine à lui persuader de se
passer du consentement maternel. Je crois pourtant que je réussirai, et
c'est à quoi je vais travailler malgré la difficulté que j'éprouve à la
voir et à lui parler. Dès que cette affaire sera décidée, je penserai à
celles d'intérêt. Je suis encore plus décidé que jamais à tout terminer
avec Savary, dont la conduite pendant mon absence a été presqu'
extravagante. Mais motus sur cet article. J'ai vu ici Perrin, qui vient
de repartir pour France, Savary ayant payé son passage. Il a soutenu
jusques au bout son digne caractère, ayant dit à Mme. Allegre tout le
mal possible de la Monongahela, tandis qu'il savait par une lettre volée
que j'aimais sa fille, et ayant fini par mentir et tromper Savary qui
est bien revenu sur son compte. Tout le monde ici m'en a dit du mal.
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