Ardent desir de veoir pays, savoir et cognoistre pluseurs experiences
qui par le monde universel journellement adviennent, nagueres si fort
eschaufa l'atrempé cueur et vertueux courage d'un bon et riche marchant
de Londres en Angleterre, qu'il abandonna sa belle et bonne femme et sa
belle maignye d'enfans, parens, amis, héritages, et la pluspart de sa
chevance, et se partit de son royaulme assez et bien fourny d'argent
content et de très grande abundance de marchandises dont le païs
d'Angleterre peut les autres servir, comme d'estains, de riz, et foison
d'aultres choses que pour bref je passe. En ce son premier voyage vaqua
le bon marchant l'espace de cinq ans, pendant lequel temps sa bonne
femme garda trèsbien son corps, fist le prouffit de pluseurs
marchandises, et tant et si trèsbien le fist que son mary, au bout des
diz cinq ans retourné, beaucop la loa et plus que par avant l'ama. Le
cueur au dit marchant, non encores content, tant d'avoir veu et congneu
pluseurs choses estranges et merveilleuses, comme d'avoir gaigné
largement, le feist arrière sur la mer bouter cinq ou six mois puis son
retour, et s'en reva à l'adventure en estrange terre tant de chrestians
que de Sarrazins, et ne demoura pas si pou que les dix ans ne furent
passez ains que sa femme le revist. Trop bien luy rescripvoit et assez
souvent, à celle fin qu'elle sceust qu'il estoit encores en vie. Elle,
qui jeune estoit et en bon point et qui point n'avoit de faulte des
biens de Dieu, fors seulement de la presence de son mary, fut contrainte
par son trop demourer de prendre ung lieutenant, qui en peu d'heure luy
fist ung trèsbeau filz. Ce filz fut elevé, nourry et conduit avec les
aultres ses frères d'un cousté, et au retour du marchant mary de sa mère
avoit environ sept ans. La feste fut grande, à ce retour, d'entre le
mary et la femme; et, comme ils fussent en joyeuses devises et plaisans
propos, la bonne femme, à la semonce de son mary, fait venir devant eulx
tous leurs enfans, sans oblier celuy qui fut gaigné en l'absence de
celuy qui en avoit le nom. Le bon marchant, voyant la belle compaignie
de ses enfans, recordant trèsbien du nombre d'eulx à son partement, le
voit creu d'un, dont il est trèsfort esbahy et moult esmerveillé; si va
demander à sa femme qui estoit ce beau filz, le derrenier en reng de
leurs enfans. «Qui c'est? dit-elle, par ma foy, sire, c'est nostre filz;
à qui seroit-il?--Je ne sçay, dist-il; mais pource que plus ne l'avoie
veu, avez vous merveille si je le demande?--Saint Jehan! nenny,
dist-elle, mais il est mon filz.--Et comment se peut il faire? dist le
mary; vous n'estiez pas grosse à mon partement.--Non vrayement,
dit-elle, que je sceusse; mais je vous ose bien dire à la vérité que
l'enfant est vostre, et que aultre que vous à moy n'a touché.--Je ne dy
pas aussi, dit-il; mais toutesfoiz il a dix ans que je party, et cest
enfant se monstre de sept: comment doncques pourroit-il estre mien?