Elle ne se peut guères tenir qu'elle ne demandast à son
mary qu'il avoit fait de leur filz. «Ha! m'amye, dist-il, il ne le vous
fault jà celer: il luy est trèsmal prins.--Helas! comment? dit-elle;
est-il noyé?--Nenny vraiement, dist-il; mais il est vray que fortune de
mer par force nous mena en ung pais où il faisoit si chault que nous
cuidions tous mourir par la grant ardeur du soleil qui sur nous ses
raidz espandoit; et comme ung jour nous estions sailliz de nostre nave,
pour faire en terre chascun une fosse pour nous tappir pour le soleil;
nostre bon filz, qui de neige, comme sçavez, estoit, en nostre presence,
sur le gravier, par la grand force du soleil, il fut tout à coup fondu
et en eaue resolu. Et n'eussiez pas dict une sept seaumes que nous ne
trouvasmes plus rien de luy. Tout aussi à haste qu'il vint au monde,
aussi soudainement en est party. Et pensez que j'en fuz et suis bien
desplaisant, et ne vy jamais chose entre les merveilles que j'ay veues
dont je fusse plus esbahy.--Or avant, dit-elle, puis qu'il a pleu à Dieu
le nous oster comme il le nous avoit donné, loé en soit-il!» Si elle se
doubta que la chose allast aultrement, l'ystoire s'en taist et ne fait
pas mencion, fors que son mary lui rendit telle qu'elle luy bailla,
combien qu'il en demoura toujours le cousin.
LA XXe NOUVELLE.
PAR PHELIPE DE LOAN.
Il n'est pas chose nouvelle que en la conté de Champaigne a tousjours eu
bon à recouvrer de foison de gens lourds en la taille, combien qu'il
sembleroit assez estrange à pluseurs, pourtant qu'ilz sont si près
voisins à ceulx du mal engin. Assez et largement d'ystoires à ce propos
pourroit on mettre avant confermant la bestise des Champenois; mais,
quant au présent, celle qui s'ensuyt pourra souffire. En la dicte conté
naguères avoit ung jeune filz orphenin qui bien riche et puissant
demoura puis le trespas de son père et sa mère, et jasoit qu'il fust
lourd, très pou sachant, et encores aussi mal plaisant, si avoit-il une
industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et à ceste
cause beaucop de gens, voire de gens de bien, luy eussent voluntiers
donné leur fille à mariage. Une entre les aultres pleut aux parens et
amys de nostre Champenois, tant pour sa bonté, beaulté, chevance, etc.;
et luy dirent qu'il estoit temps qu'il se mariast, et que bonnement il
ne povoit conduire son fait. «Vous avez aussi, dirent-ilz, desja xxiiij
ans, si ne pourriez en meilleur eage prendre cest estat; et, si vous y
voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille
et bonne qui nous semble bien vostre fait. C'est une telle, vous la
cognoissez bien.» Lors la luy nommèrent. Et nostre homme, à qui ne
chaloit qu'il feist, fust maryé ou aultre chose, mais qu'il ne tirast
point d'argent, respondit qu'il feroit ce qu'ilz vouldroient. «Et puis
que ce vous semble mon bien, conduisez la chose au mieulx que savez, car
je veil faire par vostre conseil et ordonnance.--Vous dictes bien,