Et à l'ayde de sa bonne hacquenée, et du grant desir
qu'el a d'estre à l'ostel, s'avança si bien que madame l'abbesse fut
trèstoute esbahie de si tost la reveoir. «Que dit le medicin, belle
seur? ce dist-elle; ay je garde de mort?--Vous serez tantost en bon
point, si Dieu plaist, Madame, dist la religieuse messagière; faictes
bonne chère et prenez cueur.--Et ne m'a le medicin point ordonné de
regime, dit madame?--Si a, dit-elle.» Lors luy va dire tout au long
comment le medicin avoit veu son urine, et les demandes qu'il fist de
son eage, de son mengier, de son dormir, etc. «Et puis pour conclusion
il dit et ordonne qu'il fault que vous aiez compaignie charnelle avecque
homme, ou bref aultrement vous estes morte: car à vostre maladie n'a
point d'aultre remède.--Compaignie d'homme! dit madame; j'ayme plus cher
morir mille foiz, s'il m'estoit possible.» Et lors va dire: «Puis que
mon mal est incurable et mortel si je n'y pourvoy de tel remède, loé
soit Dieu, je prens la mort en gré. Appellez moy bien tost tout mon
couvent.» Le tymbre fut sonné, si vindrent tantost devers madame
trestoutes ses bonnes religieuses. Et quand elles furent en la chambre,
madame, qui avoit encore toute la langue à commandement, quelque mal
qu'elle eust, commença une grande et longue harengue devant ses seurs,
remonstrant le fait et estat de son eglise, en quel point elle la trouva
et en quel estat elle est aujourduy; et vint descendre ses parolles à
parler de sa maladie, qui estoit mortelle et incurable, comme elle bien
sentoit et congnoissoit, et au jugement aussi d'ung tel medicin elle
s'arrestoit, qui morte l'avoit jugée. «Et pour tant, mes bonnes soeurs,
je vous recommende nostre eglise, et en voz plus devotes prières ma
pouvre ame...» Et, à ces parolles, larmes en grand abundance saillirent
de ses yeux, qui furent accompaignées d'aultres sans nombre, sourdans de
la fontaine du cueur de son bon couvent. Ceste plorerie dura assés
longuement, et fut là longtemps le mesnaige sans parler. A chef de
pièce, madame la prieure, qui bonne et sage estoit, print la parole pour
tout le couvent et dist: «Madame, de vostre maladie, ce scet Dieu, à qui
nul ne peut riens celer, il nous desplaist beaucop, et n'y a celle de
nous qui ne se vouldroit emploier autant que possible est et seroit à
personne vivant à la recouvrance de vostre santé. Si vous prions toutes
ensemble que vous ne nous espergnez en rien qui soit des biens de vostre
eglise, car mieulx nous vauldroit, et plus cher l'aymerions, de perdre
la plus part de noz biens temporelz que le prouffit espirituel que
vostre presence nous donne.--Ma bonne seur, dist madame, je n'ay pas
tant deservy que vous m'offrez, mais je vous en mercie tant que je puis,
en vous advisant et priant derechef que vous pensez comme je vous ay dit
aux afferes de nostre eglise, qui me touchent près du cueur, Dieu le
scet, en acompaignant aux prières que ferez ma pouvre ame, qui grant