porta les parolles d'icelle la prieure: «Madame, veez cy vostre desolé
couvent si trèsdesplaisant que jamais maison ne fut si desolée ni
troublée qu'el est, dont vous estes cause; et créez, si vous estes si
mal conseillée de vous abandonner à la mort que fuyr vous povez, vous
occirez, j'en suis bien seure. Et, affin que vous l'entendez que nous
vous aimons de bonne et loyale amour, nous sommes contentes et avons
conclu et meurement deliberé, toutes ensemble generalement, que, s'il
vous plaist, en sauvant vostre vie et nous, avoir compaignie secretement
d'aucun homme de bien, nous pareillement le ferons comme vous, affin que
vous n'ayez pensée ne ymaginacion qu'en temps advenir vous en sourdist
reprouche de nulle de nous. N'est ce pas ainsi, mes seurs?
dit-elle.--Oy, oy», dirent-elles trestoutes de bon cueur. Madame
l'abbesse, oyant ce que dit est, et portant au cueur ung grand fardeau
d'ennuy, pour l'amour de ses seurs se laissa ferrer et s'accorda,
combien que ce fut à grand regret, que le conseil du medicin fut mis en
euvre, pourveu que ses seurs luy tiendront compaignie. Adonc furent
mandez moynes, prestres et clercs, qui trouvèrent bien à besoigner; et
le feirent si trèsbien que madame l'abbesse fut en pou d'heure
rappaisée, dont son couvent fut trèsjoyeux, qui par honeur faisoit ce
que par honte oncques puis ne laissa.
LA XXIIe NOUVELLE.
PAR CARON.
N'a guères que ung gentilhomme demourant à Bruges tant et si longuement
se trouva en la compaignie d'une belle fille qu'il luy fist le ventre
lever. Et droit à la coup qu'elle s'en perceust et donna garde,
monseigneur fist une assemblée de gens d'armes; si fut force à nostre
gentilhomme d'abandonner sa dame et avecques les aultres aller au
service de mon dit seigneur, ce que de bon cueur et bien il fist. Mais
avant son partement il fist garnison et pourveance de parrains et
marraines et de nourrice pour son enfant advenir, logea la mère avecques
de bonnes gens, luy laissa de l'argent, et leur recommanda. Et quand au
mieulx qu'il sceut et le plus bref qu'il peut ses choses furent bien
disposées, il ordonna son partement et print congé de sa dame, et au
plaisir de Dieu promect de tantost retourner. Pensez que s'elle n'eust
jamais plouré, ne s'en tenist à ceste heure, puis qu'elle voit d'elle
eloigner la rien en ce monde dont la presence plus luy plaist. Pour
abreger, tant luy despleut ce dolent departir qu'oncques mot ne sceut
dire, tant empeschèrent sa doulce langue les larmes sourdantes du
parfond de son cueur. Au fort el s'appaisa, puis que aultre chose estre
n'en peut. Et quand vint environ ung mois après le partement de son amy,
desir luy eschaufa le cueur et si luy vint ramantevoir les plaisans
passetemps qu'elle souloit avoir, dont la trèsdure et trèsmaudicte
absence de son amy, helas! l'avoit privée. Le dieu d'amours, qui n'est
jamais oiseux, luy mist en bouche et en termes les haulx biens, les
nobles vertuz et la trèsgrand loyaulté d'un marchant son voisin, qui