Vous arriverez!... je saurai bien t’y forcer.
MAURICE
Comment?
ADRIENNE
Je vous vanterai tant le comte de Saxe, votre jeune compatriote, dont
toutes ces dames raffolent, qu’il faudra que vous l’égaliez, ne fût-ce
que par jalousie!
MAURICE, _souriant_
Je n’ai pas idée que je sois jamais jaloux de lui!
ADRIENNE
Présomptueux!... Mais avez-vous vu le ministre?
MAURICE
Pas encore, mais je vais lui écrire.
ADRIENNE
Oh! non, n’écrivez pas!
MAURICE
Pourquoi?
ADRIENNE
Parce que, vous savez... l’orthographe...
MAURICE
Eh bien?
ADRIENNE
Eh bien! la première lettre de vous que j’ai reçue était bien
chaleureuse, bien tendre, et elle m’a touchée profondément, mais en même
temps elle m’a fait rire aux larmes... une orthographe d’une invention!
MAURICE
Qu’importe? je ne veux pas être de l’Académie.
ADRIENNE
Ce n’est pas cela qui vous en empêcherait. Mais vous savez bien que je
me suis chargée de faire votre éducation, mon Sarmate, de vous polir
l’esprit...
MAURICE
Et moi, je n’ai point oublié mes promesses! que de fois, là-bas, j’ai
appris des scènes de Corneille!
ADRIENNE, _avec admiration_
Vous pensiez à Corneille?
MAURICE
Non pas à lui, mais à vous, qui l’interprétez si bien!
ADRIENNE
Et ce petit exemplaire de La Fontaine, que je vous avais donné en
partant?
MAURICE
Il ne m’a jamais quitté... il était là, toujours là... à telles
enseignes qu’il m’a sauvé d’une balle dont il a gardé l’empreinte...
voyez plutôt!
ADRIENNE
Et vous l’avez lu?
MAURICE
Ma foi, non!
ADRIENNE
Pas même la fable des _Deux pigeons_, que je vous avais recommandée?
MAURICE
C’est vrai... mais, pardonnez-moi, ce n’est qu’une fable.
ADRIENNE, _d’un air de reproche_
Une fable! vous ne voyez là qu’une fable!
(_Récitant._)
Deux pigeons s’aimaient... (_Avec expression._) d’amour tendre...
MAURICE
Comme nous!
ADRIENNE
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays!
MAURICE
Comme moi!
ADRIENNE
L’autre lui dit: Qu’allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?
L’absence est le plus grand des maux!
Non pas pour vous, cruel!...
MAURICE
Est-ce qu’il y a cela?
ADRIENNE, _continuant_
... Hélas! dirai-je, il pleut!
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste?
MAURICE, _vivement_
Le reste! ah! après? après?
ADRIENNE, _souriant_
Après? (_Avec finesse._) Ah! cela vous intéresse donc, monsieur? et si
je vous disais les malheurs de celui qui s’éloigne... et plus encore,
ingrat, les tourments de celui qui reste...
(_Vivement._)
Non, non!
Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines!
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout... comptez pour rien le reste!
MAURICE
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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