HENRI. Mais le jour où j'eus quinze ans: "Mon fils, me dit-il, j'avais
prêté serment au roi, j'ai dû le tenir et rester inactif. Toi, tu es
libre, un homme doit ses services à son pays; tu entreras à seize ans à
l'école militaire, et à dix-huit dans l'armée." Je répondis en
m'engageant le lendemain comme soldat et je fis la campagne de Russie et
d'Allemagne.[47] C'est vous dire mon peu de sympathie pour le
gouvernement que vous aimez ... et cependant, je vous le jure, je n'ai
jamais conspiré ... et je ne conspirerai jamais! parce que j'ai horreur
de la guerre civile, et que, quand un Français tire sur un Français,
c'est au coeur de la France elle-même qu'il frappe! Il y a un mois
pourtant, au moment où venait d'éclater la conspiration du capitaine
Ledoux,[48] j'entre un matin à Lyon; je vois rangé sur la place
Bellecour un peloton d'infanterie, et avant que j'aie pu demander quelle
exécution s'apprêtait ... arrive une voiture de place[49] suivie de
carabiniers à cheval; j'en vois descendre, entre deux soldats, un
vieillard en cheveux blancs, en grand uniforme, et je reconnais ...
qui?... mon ancien général! Le brave comte Lambert,[50] qui a reçu vingt
blessures au service de notre pays! Je m'élance, croyant qu'on
l'amenait sur cette place pour le fusiller! non! c'était pis encore ...
pour le dégrader!... Le dégrader!... Était-il coupable? je l'ignore ...
mais quelque crime politique qu'ait commis un brave soldat, on ne le
dégrade pas, on le tue!... Aussi, quand je vis un jeune commandant
arracher à ce vieillard sa décoration,[51] je ne me connus plus
moi-même, je m'élançai vers mon ancien général, et, lui remettant la
croix que j'avais reçue de sa main, je m'écriai: Vive l'Empereur!
LA COMTESSE. Malheureux!
HENRI. Ce qui arriva, vous le devinez; saisi, arrêté comme un chef de
conspiration, je serais encore en prison, ou plutôt je n'y serais
plus,[52] si un des geôliers, gagné par vous, ne m'avait donné les
moyens de fuir, ici ... chez une royaliste, mon ennemie, ici, où j'ai le
double bonheur d'être sauvé, et d'être sauvé par vous. Voilà mon crime!
LA COMTESSE. Dites votre gloire, Henri; j'étais bien résolue ce matin à
vous sauver, mais maintenant ... qu'ils viennent vous chercher auprès de
moi.
SCÈNE VI
LES PRÉCÉDENTS, LÉONIE, _en habit de cheval._
LÉONIE. Me voici, ma tante. Suis-je bien?[53]
LA COMTESSE, _l'ajustant._ Très bien, chère enfant; ta cravate[54] un
peu moins haute.... (_A Henri._) Charles, allez voir si mon frère est
prêt!... (_Henri sort. A Léonie, tout en l'ajustant_) Qui t'a donné
cette belle rose?
LÉONIE. Monsieur de Grignon!
LA COMTESSE. Je ne l'ai pas encore vu d'aujourd'hui, notre cher hôte.
LÉONIE. Il monte ... je l'ai laissé au bas du perron, admirant le cheval
de mon oncle!
SCÈNE VII
LES PRÉCÉDENTS, DE GRIGNON.
DE GRIGNON, _au fond._ Quel bel animal! quel feu! quelle vigueur! qu'on
doit être heureux de se sentir emporté sur cet ouragan vivant!
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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