Je crois donc qu'on ne saurait traiter conscience et matière comme étant
d'essence disparate. On n'obtient ni l'une ni l'autre par soustraction,
en négligeant chaque fois l'autre moitié d'une expérience de composition
double. Les expériences sont au contraire primitivement de nature plutôt
simple. Elles _deviennent_ conscientes dans leur entier, elles
_deviennent_ physiques dans leur entier; et c'est _par voie d'addition_
que ce résultat se réalise. Pour autant que des expériences se
prolongent dans le temps, entrent dans des rapports d'influence
physique, se brisant, se chauffant, s'éclairant, etc., mutuellement,
nous en faisons un groupe à part que nous appelons le monde physique.
Pour autant, au contraire, qu'elles sont fugitives, inertes
physiquement, que leur succession ne suit pas d'ordre déterminé, mais
semble plutôt obéir à des caprices émotifs, nous en faisons un autre
groupe que nous appelons le monde psychique. C'est en entrant à présent
dans un grand nombre de ces groupes psychiques que cette salle devient
maintenant chose consciente, chose rapportée, chose sue. En faisant
désormais partie de nos biographies respectives, elle ne sera pas suivie
de cette sotte et monotone répétition d'elle-même dans le temps qui
caractérise son existence physique. Elle sera suivie, au contraire, par
d'autres expériences qui seront discontinues avec elle, ou qui auront ce
genre tout particulier de continuité que nous appelons souvenir. Demain,
elle aura eu sa place dans chacun de nos passés; mais les présents
divers auxquels tous ces passés seront liés demain seront bien
différents du présent dont cette salle jouira demain comme entité
physique.
Les deux genres de groupes sont formés d'expériences, mais les rapports
des expériences entre elles diffèrent d'un groupe à l'autre. C'est donc
par addition d'autres phénomènes qu'un phénomène donné devient conscient
ou connu, ce n'est pas par un dédoublement d'essence intérieure. La
connaissance des choses leur _survient_, elle ne leur est pas immanente.
Ce n'est le fait ni d'un moi transcendental, ni d'une _Bewusstheit_ ou
acte de conscience qui les animerait chacune. _Elles se connaissent
l'une l'autre_, ou plutôt il y en a qui connaissent les autres; et le
rapport que nous nommons connaissance n'est lui-même, dans beaucoup de
cas, qu'une suite d'expériences intermédiaires parfaitement susceptibles
d'être décrites en termes concrets. Il n'est nullement le mystère
transcendant où se sont complus tant de philosophes.
Mais ceci nous mènerait beaucoup trop loin. Je ne puis entrer ici dans
tous les replis de la théorie de la connaissance, ou de ce que, vous
autres Italiens, vous appelez la gnoséologie. Je dois me contenter de
ces remarques écourtées, ou simples suggestions, qui sont, je le crains,
encore bien obscures faute des développements nécessaires.
Permettez donc que je me résume--trop sommairement, et en style
dogmatique--dans les six thèses suivantes:
* * * * *
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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