Est-ce qu'au fond des yeux ne reste pas l'empreinte
Des premiers traits chéris qui les ont fait pleurer?
Est ce qu'au fond du coeur n'ont pas dû demeurer
La marque et la chaleur de la première étreinte?
Quand aux feux du soleil a succédé la nuit,
Toujours au même endroit du vaste et sombre voile
Une invisible main fixe la même étoile
Qui se lève sur nous silencieuse et luit....
Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde
Me laissent triste et seul après m'avoir lassé,
La présence éternelle et la douceur profonde
De mon premier amour que j'avais cru passé.
LE LEVER DU SOLEIL
Le grand soleil, plongé dans un royal ennui,
Brûle au désert des cieux. Sous les traits qu'en silence
Il disperse et rappelle incessamment à lui,
Le choeur grave et lointain des sphères se balance.
Suspendu dans l'abîme il n'est ni haut ni bas;
Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique;
Son regard ne s'élève et ne s'abaisse pas;
Mais l'univers se dore à sa jeunesse antique.
Flamboyant, invisible à force de splendeur,
Il est père des blés, qui sont pères des races,
Mais il ne peuple pas son immense rondeur
D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.
Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit
Aux blêmes profondeurs que l'air léger fait bleues,
La terre lui soumet la courbe qu'elle suit,
Et cherche sa caresse à d'innombrables lieues.
Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour
Son épaisseur énorme et sa face vivante,
Et les champs et les mers y viennent tour à tour
Se teindre d'une aurore éternelle et mouvante.
Mais les hommes épars n'ont que des pas bornés,
Avec le sol natal ils émergent ou plongent:
Quand les uns du sommeil sortent illuminés,
Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.
Ah! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveaux
Admirant cette gloire à l'Orient éclose,
Criaient: Salut au dieu dont les quatre chevaux
Frappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose!
Nous autres nous crions: Salut à l'Infini!
Au grand Tout, à la fois idole, temple et prêtre,
Qui tient fatalement l'homme à la terre uni,
Et la terre au soleil, et chaque être à chaque être;
Il est tombé pour nous le rideau merveilleux
Où du vrai monde erraient les fausses apparences,
La science a vaincu l'imposture des yeux,
L'homme a répudié les vaines espérances;
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien,
Et depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve,
Il apparaît plus stable affranchi de soutien,
Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
A UN DÉSESPÈRE
Tu veux toi-même ouvrir ta tombe:
Tu dis que sous ta lourde croix
Ton énergie enfin succombe;
Tu souffres beaucoup, je te crois.
Le souci des choses divines
Que jamais tes yeux ne verront,
Tresse d'invisibles épines
Et les enfonce dans ton front.
Tu répands ton enthousiasme
Et tu partages ton manteau,
A ta vaillance le sarcasme
Attache un risible écriteau.
Tu demandes à l'âpre étude
Le secret du bonheur humain,
Et les clous de l'ingratitude
Te sont plantés dans chaque main.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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