Et pourtant, c'est à moi, quand sur des mers sans rives
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu'une voix a crié du fond de l'Être: "Arrive!
Je t'attends pour penser."
L'Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J'apparus; aussitôt à travers la matière
L'Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d'être,
J'ai surmonté mon trouble et mon premier émoi,
Plongé dans le grand Tout, j'ai su m'y reconnaître;
Je m'affirme et dis: "Moi!"
Bien que la chair impure encor m'assujettisse,
Des aveugles instincts j'ai rompu le réseau;
J'ai créé la Pudeur, j'ai conçu la Justice;
Mon coeur fut leur berceau.
Seul je m'enquiers des fins et je remonte aux causes.
A mes yeux l'univers n'est qu'un spectacle vain.
Dussé-je m'abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me démens,
Je n'en crois que mes voeux, et fais de l'espérance
Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S'il suffit d'aspirer un instant, me voilà!
Fi de cet ici-bas! Tout m'y cerne et m'y borne;
Il me faut l'au-delà!
Je veux de l'éternel, moi qui suis l'éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n'ai-je pas la chimère
Qui s'appelle Idéal?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l'éther étoile contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,
J'ai le mien dans mon coeur!
LECONTE DE LISLE
LES MONTREURS
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été,
Promène qui voudra son coeur ensanglanté
Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière!
Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété,
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions et tes prostituées.
MIDI
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L'étendue est immense, et les champs n'ont pas d'ombre
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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