“Les aveugles exercent en Grèce une profession qui les rend
non seulement agréables, mais nécessaires; le caractère,
l’imagination, et la condition du peuple, étant ce qu’ils sont:
c’est la profession de chanteurs ambulans.... Ils sont dans
l’usage, tant sur le continent que dans les îles, de la Grèce,
d’apprendre par cœur le plus grand nombre qu’ils peuvent de
chansons populaires de tout genre et de toute époque. Quelques
uns finissent par en savoir une quantité prodigieuse, et tous
en savent beaucoup. Avec ce trésor dans leur mémoire, ils sont
toujours en marche, traversent la Grèce en tout sens; ils s’en
vont de ville en ville, de village en village, chantant à
l’auditoire qui se forme aussitôt autour d’eux, partout où ils
se montrent, celles de leurs chansons qu’ils jugent convenir le
mieux, soit à la localité, soit à la circonstance, et reçoivent
une petite rétribution qui fait tout leur revenu. Ils ont l’air
de chercher de préférence, en tout lieu, la partie la plus
inculte de la population, qui en est toujours la plus curieuse,
la plus avide d’impressions, et la moins difficile dans le
choix de ceux qui leur sont offertes. Les Turcs seuls ne les
écoutent pas. C’est aux réunions nombreuses, aux fêtes de village
connues sous le nom de _Paneghyris_, que ces chanteurs ambulans
accourent le plus volontiers. Ils chantent en s’accompagnant d’un
instrument à cordes que l’on touche avec un archet, et qui est
exactement l’ancienne lyre des Grecs, dont il a conservé le nom
comme la forme.
“Cette lyre, pour être entière, doit avoir cinq cordes: mais
souvent elle n’en a que deux ou trois, dont les sons, comme
il est aisé de présumer, n’ont rien de bien harmonieux. Les
chanteurs aveugles vont ordinairement isolés, et chacun d’eux
chante à part des autres: mais quelquefois aussi ils se
réunissent par groupes de deux ou de trois, pour dire ensemble
les mêmes chansons.... Ces modernes rhapsodes doivent être
divisés en deux classes. Les uns (et ce sont, selon toute
apparence, les plus nombreux) se bornent à la function de
recueillir, d’apprendre par cœur, et de mettre en circulation,
des pièces qu’ils n’ont point composées. Les autres (et ce sont
ceux qui forment l’ordre le plus distingué de leur corps), à
cette fonction de répétiteurs et de colporteurs des poésies
d’autrui, joignent celle de poëtes, et ajoutent à la masse des
chansons apprises d’autres chants de leur façon.... Ces rhapsodes
aveugles sont les nouvellistes et les historiens, en même temps
que les poëtes du peuple, en cela parfaitement semblables aux
rhapsodes anciens de la Grèce.”
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