Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard
Aux étages confus de ce plafond hagard,
On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.
L'araignée est géante en ces hideuses toiles
Flottant, là-haut, parmi les madriers profonds
Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons.
La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte.
La nuit retient son souffle. On dirait que la porte
A peur de remuer tout haut ses deux battants.
VIII
CE QU'ON Y VOIT ENCORE
Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,
A de plus sépulcral et de plus redoutable,
Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table;
C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers,
Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.
Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance;
L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence;
Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés;
Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés;
Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent;
Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent;
Les cuirs sont agrafés; les ardillons d'airain
Attachent l'éperon, serrent le gorgerin;
La grande épée à mains brille au croc de la selle;
La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle;
Les genouillères ont leur boutoir meurtrier,
Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier;
Ils sont prêts; chaque heaume est masqué de son crible;
Tous se taisent; pas un ne bouge; c'est terrible.
Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail;
Si Satan est berger, c'est là son noir bétail.
Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme;
Ils sont comme engloutis sous la housse difforme;
Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,
Effroyables; les poings lugubrement fermés;
Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes.
On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.
De la brume du lieu leur stature s'accroît.
Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid.
O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides?
Chevaux et chevaliers sont des armures vides,
Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,
L'air fauve, et, quoique étant de l'ombre, ils sont du fer.
Sont-ce des larves? Non; et sont-ce des statues?
Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues
D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,
Faisant une menace obscure à l'infini;
Devant cette impassible et morne chevauchée,
L'âme tremble et se sent des spectres approchée,
Comme si l'on voyait la halte des marcheurs
Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs.
Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte,
A voir se regarder ces masques de la sorte,
Il croirait que la mort, à de certains moments,
Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants,
Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre,
Des confrontations de fantômes dans l'ombre.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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