Un jour, comme il passait à pied dans une rue
A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,
A l'heure où les maisons, les arbres et les blés
Jettent sur les chemins de soleil accablés
Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière,
Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière,
Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher
Venait de saigner vif avant de l'écorcher;
Cette bête râlait devant cette masure;
Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure;
Le soleil de midi brûlait l'agonisant;
Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang
Faisait un lac fumant à la porte du bouge,
Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge;
Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil,
Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil;
Comme autour de leur lit voltigent les colombes,
Ils allaient et venaient, parasites des tombes,
Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon;
Car la mort, l'agonie et la corruption
Sont ici-bas le seul mystérieux désastre
Où la mouche travaille en même temps que l'astre;
Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré
Au féroce soleil, des mouches dévoré;
On voyait tressaillir l'effroyable coupure;
Tous les passants fuyaient loin de la bête impure;
Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux?
Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux;
L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde;
L'autre, empereur, puissant, vainqueur; maître du monde,
Triomphant aussi haut que l'homme peut monter,
Comme si le destin eût voulu confronter
Les deux extrémités sinistres des ténèbres.
Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,
Râlait, triste, épuisé, morne; et le padischah
De cet être difforme et sanglant s'approcha,
Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse;
Mourad pencha son front sur la bête lépreuse,
Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin,
Et, de ce même geste énorme et surhumain
Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.
Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,
Regarda d'un regard ineffable, un moment,
L'homme qui l'assistait dans son accablement;
Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère;
Il expira.
IV
Le jour où ceci sur la terre
S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel:
C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel,
Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage,
Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge,
Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours
Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours;
Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes,
Où, voyant le revers inattendu des choses,
On comprend, et l'on dit: C'est bien!--l'autre côté
De la chimère sombre étant la vérité;
Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre.
L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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