Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle,
Était fatal: l'Espoir avait plié son aile;
Pas d'unité, divorce et joug; diversité
De langue, de raison, de code, de cité;
Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire,
Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,
Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort;
L'esclavage, parquant les peuples pour la mort,
Les enfermait au fond d'un cirque de frontières
Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires;
L'Adam slave luttait contre l'Adam germain;
Un genre humain en France; un autre genre humain
En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome;
L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme;
Les vivants, d'ignorance et de vices chargés,
Se traînaient; en travers de tout, les préjugés,
Les superstitions étaient d'âpres enceintes
Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes;
Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran!
Un texte avait le glaive au poing comme un tyran;
La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime;
Lire était un fossé, croire était un abîme;
Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs;
Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs;
Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre
D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare;
Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.
Le vent de l'infini sur ce monde souffla.
Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,
Les vivants de l'éther, les êtres invisibles
Confusément épars sous l'obscur firmament
A cette heure, pensifs, regardent fixement
Sa disparition dans la nuit redoutable.
Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable?
Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.
Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi?
Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle
Lui-même remporté dans l'énigme éternelle?
L'océan est désert. Pas une voile au loin.
Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.
Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette
Voit du Léviathan rôder la silhouette.
Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,
S'en est allé dans l'ombre? Est-ce que c'est fini?
Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.
Et l'oeil, pour retrouver l'homme absent de l'espace,
Regarde en vain là-bas. Rien.
Regardez là-haut.
II
PLEIN CIEL
Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,
Dans un écartement de nuages, qui laisse
Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,
Un point vague et confus apparaît; dans le vent,
Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant,
Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire;
Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère,
C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,
Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau;
C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime!
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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