Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime;
Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé,
Pris des ailes et s'est tout à coup envolé?
Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,
La nuit errante s'est en vaisseau façonnée?
La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants?
L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents?
De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent,
Les vents, subitement domptés, la reconnaissent?
Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair
Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air?
Du haut des clairs azurs vient-il une visite?
Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,
Qui monte, délivré de la terre, emporté
Sur un char volant fait d'extase et de clarté,
Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie,
Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?
Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est
Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait,
Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme
Venu des profondeurs aurorales du dôme;
Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va,
Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah;
Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme.
Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.
C'est la grande révolte obéissante à Dieu!
La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu!
C'est Isis qui déchire éperdument son voile!
C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,
C'est de la pesanteur délivrée, et volant;
C'est la force alliée à l'homme étincelant,
Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle;
C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle
De l'ouragan humain, et planant à travers
L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!
Audace humaine! effort du captif! sainte rage!
Effraction enfin plus forte que la cage!
Que faut-il à cet être, atome au large front,
Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond,
Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche?
Dans le ciel une toile et sur mer une planche.
Jadis des quatre vents la fureur triomphait;
De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait
L'attelage de son quadrige;
Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher
Du char aérien que l'éther voit marcher;
Miracle, il gouverne un prodige.
Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court
Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;
Le daim, l'épervier, la panthère
Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui;
Et la locomotive est reptile, et, sous lui,
L'hydre de flamme est ver de terre.
Une musique, un chant, sort de son tourbillon.
Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon
Semblent, dans le vide où tout sombre,
Une lyre à travers laquelle par moment
Passe quelque âme en fuite au fond du firmament
Et mêlée aux souffles de l'ombre.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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