Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de
M. Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je
lui devais beaucoup d’argent.
— Comment! aujourd’hui même!
— Aujourd’hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la diligence.
Je crus qu’ils allaient me sauter à la gorge.
— Et mon argent? dit M. Barbette.
— Et le mien? hurla M. Cassagne.
Sans répondre, j’entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines
mains, les belles pièces d’or de l’abbé Germane, je me mis à leur compter
sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent,
comme par magie.… Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux
des craintes qu’ils m’avaient montrées, et tout joyeux d’être payés, ils
s’épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations d’amitié:
— Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez? Oh! quel dommage!
Quelle perte pour la maison!
Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main,
des larmes étoffées.…
[97]
La veille encore j’aurais pu me laisser prendre à ces dehors d’amitié,
mais maintenant j’étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
Le quart d’heure passé sous la tonnelle m’avait appris à connaître les
hommes,—du moins je le croyais ainsi,—et plus ces affreux gargotiers se
montraient affables, plus ils m’inspiraient de dégoût. Aussi, coupant
court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m’en allai bien
vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m’emporter
loin de tous ces monstres.
En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café Barbette,
mais je n’entrai pas; l’endroit me faisait horreur. Seulement, poussé par
je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers les vitres.…
Le café était plein de monde. Les nobles cœurs étaient au complet,
il ne manquait que le maître d’armes.
Je regardai un moment ces grosses faces rouges je m’enfuis.…
Or, comme je m’acheminais vers le collège, suivi d’un homme de la
diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître
d’armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l’oreille,
mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies.… De loin je le
regardais avec admiration en me disant: “Quel dommage qu’un si bel homme
porte une si vilaine âme!…” Lui, de son côté, m’avait aperçu et venait
vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts.…
— Je vous cherchais, me dit-il.… Qu’est-ce que j’apprends? Vous…
[98]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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