Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Il s’arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses
sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d’aplomb, en face,
le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir,
balbutier, perdre contenance; mais ce ne fut que l’affaire d’un instant:
il reprit aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids
et brillants comme l’acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
d’un air résolu, il s’éloigna en murmurant que ceux qui né seraient
pas contents n’auraient qu’à venir le lui dire.… Bandit, va!
Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes
dans ma mansarde. L’homme chargea la malle sur ses épaules et descendit.
Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et,
par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs têtes
couvertes de neige.… En moi-même je disais adieu à tout ce monde.
A ce moment j’entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les classes:
c’était la voix de l’abbé Germane. Elle me réchauffa le cœur et fit
venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
Après quoi je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
comme pour emporter dans mes yeux l’image, toute l’image, de ces lieux
que je ne devais plus jamais revoir. C’est ainsi que je traversai les
longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m’étaient
apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux noirs!…
Je passai aussi [99] devant le cabinet du principal, avec sa double
porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de
M. Viot.… Là je m’arrêtai subitement.… Ô joie, ô délices! les clefs,
les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait
doucement frétiller. Je les regardai avec une sorte de terreur religieuse;
puis, tout à coup, une idée de vengeance me vint. Traîtreusement,
d’une main sacrilège, je retirai le trousseau de la serrure, et,
le cachant sous ma redingote, je descendis l’escalier quatre à quatre.
Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J’y
courus d’une haleine.… A cette heure la cour était déserte; la fée aux
lunettes n’avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime.
Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs
qui m’avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de toutes
mes forces.… Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler,
rebondir contre les parois, et tomber lourdement dans l’eau qui se
referma sur elles; ce forfait commis, je m’éloignai souriant.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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