Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
C’est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était
obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes ses
journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s’ingéniait
à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l’eau dans les
godets.… Le plus triste, c’est que, depuis notre ruine, l’oncle Baptiste
avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir la
pauvre mère était condamnée à entendre dire: “Eyssette n’est pas sérieux!
Eyssette n’est pas sérieux!” Ah! le vieil imbécile! il fallait voir de
quel air sentencieux et convaincu il disait cela, en coloriant sa
grammaire espagnole! Depuis j’en ai souvent rencontré dans la vie, de ces
hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des
grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n’étaient pas sérieux.
Tous ces détails sur l’oncle Baptiste et l’existence lugubre que
Mme Eyssette menait chez lui, je ne les [102] connus que plus tard;
pourtant, dès mon arrivée dans la maison, je compris que, quoi qu’elle en
dit, ma mère ne devait pas être heureuse.… Quand j’entrai, on venait de
se mettre à table pour le dîner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant,
et, comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
Cependant la pauvre mère avait l’air gênée; elle parlait peu,
—toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette.
Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
L’accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda
d’un air effrayé si j’avais dîné. Je me hâtai de répondre que oui.…
La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner.
Joli, le dîner! des pois chiches et de la morue.
L’oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances.…
Je répondis que je quittais l’Université, et que j’allais à Paris
rejoindre mon frère Jacques, qui m’avait trouvé une bonne place.
J’inventai ce mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon
avenir, et puis aussi pour avoir l’air sérieux aux yeux de mon oncle.
En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
ouvrit de grands yeux.
— Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mère à Paris.…
La pauvre chère femme s’ennuie loin de ses enfants; et puis,
tu comprends! c’est une charge pour nous, et ton oncle ne
peut pas toujours être _la vache à lait_ de la famille.
— Le fait est, dit l’oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis
_la vache à lait_.…
[103]
Cette expression de _vache à lait_ l’avait ravi,
et il la répéta plusieurs fois avec la même gravité.…
Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu,
m’adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée;
ma tante la surveillait.
— Vois ta sœur! disait-elle à son mari, la joie de retrouver Daniel lui
coupe l’appétit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd’hui une
fois seulement.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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