"Mère! il était une ville fameuse;
Avec le Hun j'ai franchi ses détours;
J'ai démoli son enceinte fumeuse;
Sous le boulet j'ai fait crouler ses tours!
J'ai promené mes chevaux par les rues,
Et, sous le fer de leurs rudes sabots,
J'ai labouré le corps des femmes nues,
Et des enfants couchés dans les ruisseaux!...
Hourra! hourra! j'ai courbé la rebelle!
J'ai largement lavé mon vieil affront:
J'ai vu des morts à hauteur de ma selle!
Hourra! j'ai mis les deux pieds sur son front!...
Tout est fini, maintenant, et ma lame
Pend inutile à côté de mon flanc.
Tout a passé par le fer et la flamme;
Toute muraille a sa tache de sang!
Les maigres chiens aux saillantes échines
Dans les ruisseaux n'ont plus rien à lécher;
Tout est désert; l'herbe pousse aux ruines....
Ô mort! ô mort! je n'ai rien à faucher!"
"_Le Choléra-Morbus_
"Mère! il était un peuple plein de vie,
Un peuple ardent et fou de liberté;
Eh bien, soudain, des champs de Moscovie,
Je l'ai frappé de mon souffle empesté!
Mieux que la balle et les larges mitrailles,
Mieux que la flamme et l'implacable faim,
J'ai déchiré les mortelles entrailles,
J'ai souillé l'air et corrompu le pain!...
J'ai tout noirci de mon haleine errante;
De mon contact j'ai tout empoisonné;
Sur le teton de sa mère expirante,
Tout endormi, j'ai pris le nouveau-né!
J'ai dévoré, même au sein de la guerre,
Des camps entiers de carnage filmants;
J'ai frappé l'homme au bruit de son tonnerre;
J'ai fait combattre entre eux des ossements!...
Partout, partout le noir corbeau becquète;
Partout les vers ont des corps à manger;
Pas un vivant, et partout un squelette ...
Ô mort! ô mort! je n'ai rien à ronger!"
"_La Mort_
"Le sang toujours ne peut rougir la terre;
Les chiens toujours ne peuvent pas lécher;
Il est un temps où la Peste et la Guerre
Ne trouvent plus de vivants à faucher!...
Enfants hideux! couchez-vous dans mon ombre,
Et sur la pierre étendez vos genoux;
Dormez! dormez! sur notre globe sombre,
Tristes fléaux! je veillerai pour vous.
Dormez! dormez! je prêterai l'oreille
Au moindre bruit par le vent apporté;
Et, quand, de loin, comme un vol de corneille,
S'élèveront des cris de liberté;
Quand j'entendrai de pâles multitudes,
Des peuples nus, des milliers de proscrits,
Jeter à has leurs vieilles servitudes
En maudissant leurs tyrans abrutis;
Enfants hideux! pour finir votre somme,
Comptez sur moi, car j'ai l'œil creux ... Jamais
Je ne m'endors, et ma bouche aime l'homme
Comme le czar aime les Polonais!"
VICTOR HUGO
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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