French fiction -- 19th century; Short stories, French
Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez
rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je m'enveloppai
soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne
pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur.
Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais
que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient
cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital, traité
sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j'avais entendu dire
des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon coeur battait
avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de
cuirasse, le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine.
La fatigue m'accablait, je m'assoupissais, à chaque instant, et à
chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de
force et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane,
j'étais tout à fait endormi. Nous nous mîmes en bataille, on fit
l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que
nous allions passer une journée tranquille.
Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On
nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la
plaine; nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes,
nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans
la redoute.
Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre
à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles
commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement,
et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de
fumée.
Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de
terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient
de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes,
ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon
capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à passer deux ou
trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il
me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte
que j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces
boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme
héroïque. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel,
puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté
d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise
de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B***, rue de
Provence[1].
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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