French fiction -- 19th century; Short stories, French
Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et sortit pour
m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé avec tout le luxe
possible. Le long des murailles, on voyait des armoires remplies de
livres, et sur chacune un buste en bronze; au-dessus d'une cheminée
de marbre, une large glace. Le plancher était couvert de drap vert,
par-dessus lequel étaient étendus des tapis de Perse. Déshabitué du
luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps que je n'avais vu le
spectacle de la richesse, que je me sentis pris par la timidité, et
j'attendis le comte avec un certain tremblement, comme un solliciteur
de province qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte
s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux ans, d'une
charmante figure. Le comte m'accueillit de la manière la plus ouverte
et la plus aimable. Je fis un effort pour me remettre, et j'allais
commencer mon compliment de voisinage, lorsqu'il me prévint en
m'offrant sa maison de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La
conversation, pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt ma
timide sauvagerie, et je commençais à me trouver dans mon assiette
ordinaire, lorsque tout à coup parut la comtesse, qui me rejeta dans
un trouble pire que le premier. C'était vraiment une beauté. Le comte
me présenta. Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je m'efforçais
de paraître à mon aise, plus je me sentais gauche et embarrassé. Mes
hôtes, pour me donner le temps de me rassurer et de me faire à mes
nouvelles connaissances, se mirent à parler entre eux, comme pour
me montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie.
Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet, regardant les livres
et les tableaux. En matière de tableaux, je ne suis pas connaisseur,
mais il y en eut un qui attira mon attention. C'était je ne sais
quelle vue de Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me
frappa le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux balles
évidemment tirées l'une sur l'autre.
--Voilà un joli coup! m'écriai-je en me tournant vers le comte.
--Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le pistolet,
monsieur? ajouta-t-il.
--Mon Dieu, oui, passablement, répondis-je, enchanté de trouver une
occasion de parler de quelque chose de ma compétence. A trente pas,
je ne manquerais pas une carte, bien entendu avec des pistolets que je
connaîtrais.
--Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt.--Et toi, mon
ami, est-ce que tu mettrais à trente pas dans une carte?
--Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas
mal, mais il y a bien quatre ans que je n'ai touché un pistolet.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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