French fiction -- 19th century; Short stories, French
--Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt
pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le pistolet, il faut une
pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans
notre régiment, je passais pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le
hasard fit que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens
étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que pensez-vous qu'il
m'arriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je
manquai quatre fois de suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il
y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur:
"Parbleu! mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu
respectes trop les bouteilles." Croyez-moi, monsieur le comte, il ne
faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur tireur que
j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois
coups avant son dîner; il n'y manquait pas plus qu'à prendre son verre
d'eau-de-vie avant la soupe[1].
[Footnote 1: C'est l'usage en Russie de prendre de l'eau-de-vie un peu
avant dîner.--_Author's Note_.]
Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer.
--Et comment faisait-il? demanda le comte.
--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le
mur... Vous riez? madame la comtesse... Je vous jure que c'est
vrai. "Eh! Kouzka! un pistolet!" Kouzka lui apporte un pistolet
chargé.--Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur.
--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous?
--Silvio, monsieur le comte.
--Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous avez connu
Silvio?
--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les meilleurs amis;
il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais
voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a
l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte?
--Oui, connu, parfaitement connu.
--Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez drôle qui lui
est arrivée?
--Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain animal...
--Et vous a-t-il dit le nom de cet animal?
--Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit... Ah! monsieur le comte,
m'écriai-je devinant la vérité, pardonnez-moi... Je ne savais pas...
Serait-ce vous?...
--Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion, et ce tableau
troué est un souvenir de notre dernière entrevue.
--Ah! cher ami, dit la comtesse, pour l'amour de Dieu, ne parle pas de
cela! cela me fait encore peur.
--Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment
j'eus le malheur d'offenser son ami, il est juste qu'il apprenne
comment il s'est vengé.
Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la plus vive
curiosité le récit suivant:
--Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, _the honeymoon_,
je le passai ici, dans ce château. A ce château se rattache le
souvenir des moments les plus heureux de ma vie, et aussi d'un des
plus pénibles.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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