Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Versailles présentoit une autre scène: Mgr et Mme la duchesse de
Bourgogne y tenoient ouvertement la cour, et cette cour ressembloit à
la première pointe de l’aurore. Toute la cour étoit là rassemblée; tout
Paris y abondoit, et comme la discrétion et la précaution ne furent
jamais françoises, tout Meudon y venoit, et on en croyoit les gens sur
leur parole de n’être pas entrés chez Monseigneur ce jour-là. Lever et
coucher, dîner et souper avec les dames, conversations publiques après
les repas, promenades, étoient les heures de faire sa cour, et les
appartements ne pouvoient contenir la foule; courriers à tous quarts
d’heure, qui rappeloient l’attention aux nouvelles de Monseigneur,
cours de maladie à souhait, et facilité extrême d’espérance et de
confiance; desir et empressement de tous de plaire à la nouvelle cour;
majesté et gravité gaie dans le jeune prince et la jeune princesse,
accueil obligeant à tous, attention continuelle à parler à chacun, et
complaisance dans cette foule, satisfaction réciproque; duc et duchesse
de Berry à peu près nuls. De cette sorte s’écoulèrent cinq jours,
chacun pensant sans cesse aux futurs contingents, tâchant d’avance de
s’accommoder à tout événement.
Le mardi 14 avril, lendemain de mon retour de la Ferté à Versailles,
le Roi, qui, comme j’ai dit, s’ennuyoit à Meudon, donna à l’ordinaire
conseil des finances le matin, et, contre sa coutume, conseil de
dépêches l’après-dînée, pour en remplir le vide. J’allai voir le
Chancelier à son retour de ce dernier conseil, et je m’informai
beaucoup à lui de l’état de Monseigneur. Il me l’assura bon, et me dit
que Fagon lui avoit dit ces mêmes mots: que les choses alloient selon
leurs souhaits, et au delà de leurs espérances. Le Chancelier me parut
dans une grande confiance, et j’y ajoutai foi d’autant plus aisément
qu’il étoit extrêmement bien avec Monseigneur, et qu’il ne bannissoit
pas toute crainte, mais sans en avoir d’autre que celle de la nature
propre à cette sorte de maladie.
Les harengères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s’étoient
déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie,
donnèrent ici le second tome de leur zèle. Ce même matin, elles
arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudon. Monseigneur les
voulut voir: elles se jetèrent au pied de son lit, qu’elles baisèrent
plusieurs fois, et ravies d’apprendre de si bonnes nouvelles, elles
s’écrièrent dans leur joie qu’elles alloient réjouir tout Paris et
faire chanter le _Te Deum_. Monseigneur, qui n’étoit pas insensible
à ces marques d’amour du peuple, leur dit qu’il n’étoit pas encore
temps, et après les avoir remerciées, il ordonna qu’on leur fît voir
sa maison, qu’on les traitât à dîner, et qu’on les renvoyât avec de
l’argent.
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