Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Plus avant commençoit la foule des courtisans de toute espèce. Le plus
grand nombre, c’est-à-dire les sots, tiroient des soupirs de leurs
talons, et, avec des yeux égarés et secs, louoient Monseigneur, mais
toujours de la même louange, c’est-à-dire de bonté, et plaignoient
le Roi de la perte d’un si bon fils. Les plus fins d’entre eux, ou
les plus considérables, s’inquiétoient déjà de la santé du Roi; ils
se savoient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble,
et n’en laissoient pas douter par la fréquence de leurs répétitions.
D’autres, vraiment affligés, et de cabale frappée, pleuroient
amèrement, ou se contenoient avec un effort aussi aisé à remarquer que
les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou les plus politiques, les
yeux fichés à terre, et reclus en des coins, méditoient profondément
aux suites d’un événement si peu attendu, et bien davantage sur
eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d’affligés, point ou peu de
propos, de conversation nulle, quelque exclamation parfois échappée à
la douleur, et parfois répondue par une douleur voisine, un mot en un
quart d’heure, des yeux sombres ou hagards, des mouvements de mains
moins rares qu’involontaires, immobilité du reste presque entière;
les simples curieux et peu soucieux presque nuls, hors les sots, qui
avoient le caquet en partage; les questions, et le redoublement du
désespoir des affligés, et l’importunité pour les autres. Ceux qui
déjà regardoient cet événement comme favorable avoient beau pousser
la gravité jusqu’au maintien chagrin et austère; le tout n’étoit
qu’un voile clair, qui n’empêchoit pas de bons yeux de remarquer et
de distinguer tous leurs traits. Ceux-ci se tenoient aussi tenaces
en place que les plus touchés, en garde contre l’opinion, contre
la curiosité, contre leur satisfaction, contre leurs mouvements;
mais leurs yeux suppléoient au peu d’agitation de leurs corps. Des
changements de posture, comme des gens peu assis ou mal debout; un
certain soin de s’éviter les uns les autres, même de se rencontrer des
yeux; les accidents momentanés qui arrivoient de ces rencontres; un je
ne sais quoi de plus vif, de plus libre en toute la personne, à travers
le soin de se tenir et de se composer; un vif, une sorte d’étincelant
autour d’eux, les distinguoit malgré qu’ils en eussent.
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