Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
On s’étoit reposé sur une telle confiance que personne n’avoit songé
que le Roi pût aller à Marly. Aussi n’y trouva-t-il rien de prêt:
point de clefs des appartements, à peine quelque bout de bougie, et
même de chandelle. Le Roi fut plus d’une heure dans cet état, avec Mme
de Maintenon, dans son antichambre à elle, Madame la Duchesse, Mme la
princesse de Conti, Mmes de Dangeau et de Caylus, celle-ci accourue
de Versailles auprès de sa tante. Mais ces deux dames ne se tinrent
que peu, par-ci par-là, dans cette antichambre, par discrétion. Ce
qui avoit suivi et qui arrivoit à la file étoit dans le salon, en
même désarroi et sans savoir où gîter. On fut longtemps à tâtons,
et toujours sans feu, et toujours les clefs mêlées, égarées par
l’égarement des valets. Les plus hardis de ce qui étoit dans le salon
montrèrent peu à peu le nez dans l’antichambre, où Mme d’Espinoy ne
fut pas des dernières, et de l’un à l’autre tout ce qui étoit venu
s’y présenta, poussés de curiosité et de desir de tâcher que leur
empressement fût remarqué. Le Roi, reculé en un coin, assis entre Mme
de Maintenon et les deux princesses, pleuroit à longues reprises. Enfin
la chambre de Mme de Maintenon fut ouverte, qui le délivra de cette
importunité. Il y entra seul avec elle, et y demeura encore une heure.
Il alla ensuite se coucher, qu’il étoit près de quatre heures du matin,
et la laissa en liberté de respirer et de se rendre à elle-même. Le Roi
couché, chacun sut enfin où loger, et Bloin eut ordre de répandre que
les gens qui desireroient des logements à Marly s’adressassent à lui,
pour qu’il en rendît compte au Roi et qu’il avertît les élus.
Monseigneur étoit plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être
trop entassé, l’air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il
auroit eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti, le dernier
mort, ne lui avoit pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous
deux enfants. Il étoit d’un fort beau blond, avoit le visage fort rouge
de hâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie, les plus
belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres.
Il tâtonnoit toujours en marchant, et mettoit le pied à deux fois: il
avoit toujours peur de tomber, et il se faisoit aider pour peu que
le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il étoit fort bien à
cheval et y avoit grande mine, mais il n’y étoit pas hardi. Casaus
couroit devant lui à la chasse; s’il le perdoit de vue, il croyoit
tout perdu; il n’alloit guère qu’au petit galop, et attendoit souvent
sous un arbre ce que devenoit la chasse, la cherchoit lentement,
et s’en revenoit. Il avoit fort aimé la table, mais toujours sans
indécence. Depuis cette grande indigestion qui fut prise d’abord pour
apoplexie, il ne faisoit guère qu’un vrai repas, et se contenoit fort,
quoique grand mangeur comme toute la maison royale. Presque tous ses
portraits[182] lui ressemblent bien.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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