Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Il étoit plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut
parfait, avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant,
frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et
une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu’à inspirer de
l’esprit; le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais
point beau, n’alloit pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en
telle quantité qu’ils bouffoient à l’excès; les lèvres et la bouche
agréables quand il ne parloit point, mais quoique ses dents ne fussent
pas vilaines, le râtelier supérieur s’avançoit trop, et emboîtoit
presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisoit un
effet désagréable. Il avoit les plus belles jambes et les plus beaux
pieds qu’après le Roi j’aie jamais vues à personne, mais trop longues,
aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps. Il sortit
droit d’entre les mains des femmes. On s’aperçut de bonne heure que
sa taille commençoit à tourner; on employa aussitôt et longtemps le
collier et la croix de fer, qu’il portoit tant qu’il étoit dans son
appartement, même devant le monde, et on n’oublia aucun des jeux et des
exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte: il
devint bossu, mais si particulièrement d’une épaule qu’il en fut enfin
boiteux, non qu’il n’eût les cuisses et les jambes parfaitement égales,
mais parce qu’à mesure que cette épaule grossit, il n’y eut plus, des
deux hanches jusqu’aux deux pieds, la même distance, et au lieu d’être
à plomb, il pencha d’un côté. Il n’en marchoit ni moins aisément, ni
moins longtemps, ni moins vite, ni moins volontiers, et il n’en aima
pas moins la promenade à pied, et à monter à cheval, quoique il y fût
très mal. Ce qui doit surprendre, c’est qu’avec des yeux, tant d’esprit
si élevé, et parvenu à la vertu la plus extraordinaire et à la plus
éminente et la plus solide piété, ce prince ne se vit jamais tel qu’il
étoit pour sa taille, ou ne s’y accoutuma jamais: c’étoit une foiblesse
qui mettoit en garde contre les distractions et les indiscrétions, et
qui donnoit de la peine à ceux de ses gens qui, dans son habillement et
dans l’arrangement de ses cheveux, masquoient ce défaut naturel le plus
qu’il leur étoit possible, mais bien en garde de lui laisser sentir
qu’ils aperçussent ce qui étoit si visible. Il en faut conclure qu’il
n’est pas donné à l’homme d’être ici-bas exactement parfait.
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