Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
L’abbé du Bois[253] étoit un petit homme maigre, effilé, chafouin, à
perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d’esprit, qui étoit
en plein ce qu’un mauvais françois appelle un sacre mais que ne se
peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattoient en lui à
qui en demeureroit le maître. Ils y faisoient un bruit et un combat
continuel entre eux. L’avarice, la débauche, l’ambition étoient ses
dieux; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens; l’impiété
parfaite, son repos; et l’opinion que la probité et l’honnêteté sont
des chimères dont on se pare, et qui n’ont de réalité dans personne,
son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étoient bons. Il
excelloit en basses intrigues, il en vivoit, il ne pouvoit s’en passer,
mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendoient, avec
une patience qui n’avoit de terme que le succès, ou la démonstration
réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la
profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre
boyau. Il passoit ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus
hardi lui étoit tourné en nature avec un air simple, droit, sincère,
souvent honteux. Il auroit parlé avec grâce et facilité, si, dans le
dessein de pénétrer les autres en parlant, et la crainte de s’avancer
plus qu’il ne vouloit, ne l’avoit accoutumé à un bégayement factice qui
le déparoit, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler de choses
importantes, devint insupportable, et quelquefois inintelligible.
Sans ses contours et le peu de naturel qui perçoit malgré ses soins,
sa conversation auroit été aimable. Il avoit de l’esprit, assez de
lettres, d’histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de
plaire et de s’insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté
qui sortoit malgré lui de tous ses pores, et jusque de sa gaieté, qui
attristoit par là. Méchant d’ailleurs avec réflexion, et par nature et
par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions
des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le
fait, desirant tout, enviant tout, et voulant toutes les dépouilles.
On connut après, dès qu’il osa ne se plus contraindre, à quel point il
étoit intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire,
passionné toujours, emporté blasphémateur et fou, et jusqu’à quel point
il méprisa publiquement son maître et l’État, le monde sans exception
et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit,
à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à
ses frayeurs, à ses vengeances. Tel fut le sage à qui Monsieur confia
les mœurs de son fils unique à former, par le conseil de deux hommes
qui ne les avoient pas meilleures, et qui en avoient bien fait leurs
preuves.
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