Selections from Saint-SimonSaint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
History
Selections from Saint-Simon
Saint-Simon, Louis de Rouvroy, duc de
France -- History -- Louis XIV, 1643-1715
Quelque insipide et peut-être superflu qu’un détail, encore si public,
puisse paroître après tout ce qu’on a vu d’intérieur, il s’y trouvera
encore des leçons pour les rois qui voudront se faire respecter et qui
voudront se respecter eux-mêmes. Ce qui m’y détermine encore, c’est que
l’ennuyeux, je dirai plus, le dégoûtant pour un lecteur instruit de
ce dehors public, par ceux qui auront pu encore en avoir été témoins,
échappe bientôt à la connoissance de la postérité, et que l’expérience
nous apprend que nous regrettons de ne trouver personne qui se soit
donné une peine pour leur temps si ingrate, mais pour la postérité,
curieuse, et qui ne laisse pas de caractériser les princes qui ont fait
autant de bruit dans le monde que celui dont il s’agit ici. Quoique il
soit difficile de ne pas tomber en quelques redites, je m’en défendrai
autant qu’il me sera possible.
Je ne parlerai point de la manière de vivre du Roi quand il s’est
trouvé dans ses armées; ses heures y étoient déterminées par ce qui se
présentoit à faire, en tenant néanmoins régulièrement ses conseils;
je dirai seulement qu’il n’y mangeoit soir et matin qu’avec des
gens d’une qualité à pouvoir avoir cet honneur. Quand on y pouvoit
prétendre, on le faisoit demander au Roi par le premier gentilhomme
de la chambre en service. Il rendoit la réponse, et dès le lendemain,
si elle étoit favorable, on se présentoit au Roi lorsqu’il alloit
dîner, qui vous disoit: “Monsieur, mettez-vous à table.” Cela fait,
c’étoit pour toujours, et on avoit après l’honneur d’y manger quand
on vouloit, avec discrétion. Les grades militaires, même d’ancien
lieutenant général, ne suffisoient pas. On a vu que M. de Vauban,
lieutenant général si distingué depuis tant d’années, y mangea pour
la première fois à la fin du siège de Namur, et qu’il fut comblé de
cette distinction; comme aussi les colonels de qualité distinguée y
étoient admis sans difficulté. Le Roi fit le même honneur à Namur à
l’abbé de Grancey[108], qui s’exposoit partout à confesser les blessés
et à encourager les troupes. C’est l’unique abbé qui ait eu cet
honneur. Tout le clergé en fut toujours exclu, excepté les cardinaux
et les évêques-pairs, ou les ecclésiastiques ayant rang de prince
étranger. Le cardinal de Coislin[109], avant d’avoir la pourpre, étant
évêque d’Orléans, premier aumônier et suivant le Roi en toutes ses
campagnes, et l’archevêque de Reims, qui suivoit le Roi comme maître
de sa chapelle, y voyoit manger le duc et le chevalier de Coislin, ses
frères, sans y avoir jamais prétendu. Nul officier des gardes du corps
n’y a mangé non plus, quelque préférence que le Roi eût pour ce corps,
que le seul marquis d’Urfé[110] par une distinction unique, je ne
sais qui la lui valut en ces temps reculés de moi; et du régiment des
gardes, jamais que le seul colonel, ainsi que les capitaines des gardes
du corps.
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