que ma Passion me donnoit, quand je joüissois des témoignages de la
vostre. Comment se peut-il faire que les souuenirs des momens si
agreables, soient deuenus si cruels? & faut-il que contre leur nature,
ils ne seruent qu’à tyranniser mon cœur? Helas! vostre derniere lettre
le reduisit en vn estrange état: il eut des mouuemens si sensibles
qu’il fit, ce semble, des efforts, pour se separer de moy, & pour vous
aller trouuer: Ie fus si accablée de toutes ces émotions violentes,
que je demeuray plus de trois heures abandonnée de tous mes sens: je
me défendis de reuenir à vne vie que je dois perdre pour vous: puis
que je ne puis la cōnserver pour vous, je reuis enfin, malgré moy la
lumiere, je me flatois de sentir que je mourois d’amour; & d’ailleurs
j’estois bien-aise de n’estre plus exposée à voir mon cœur déchiré par
la douleur de vostre absence. Apres ces accidens, j’ay eu beaucoup de
differētes indispositions: mais, puis-je jamais estre sans maux, tant
que je ne vous verray pas? Ie les supporte cependant sans murmurer,
puis qu’ils viennent de vous. Quoy? est-ce là la recompēse, que vous
me donnez, pour vous auoir si tendrement aymé? Mais il n’importe, je
suis resoluë à vous adorer toute ma vie, & à ne voir jamais personne;
& je vous asseure que vous ferez bien aussi de n’aymer personne.
Pourriez vous estre content d’vne Passion moins ardente que la miēne?
Vous trouuerez, peut-estre, plus de beauté (vous m’auez pourtant dit
autrefois, que j’estois assez belle) mais vous ne trouuerez jamais tant
d’amour, & tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos lettres
de choses inutiles, & ne m’escriuez plus de me souuenir de vous? Ie
ne puis vous oublier, & je n’oublie pas aussi, que vous m’auez fait
esperer, que vous viēdriez passer quelque temps auec moy. Helas!
pourquoy n’y voulez vous pas passer toute vostre vie? S’il m’estoit
possible de sortir de ce malheureux Cloistre, je n’attendrois pas en
Portugal l’effet de vos promesses: j’irois, sans garder aucune mesure,
vous chercher, vous suiure, & vous aymer par tout le monde: je n’ose me
flater que cela puisse estre, je ne veux point nourrir vne esperance,
qui me donneroit asseurément quelque plaisir, & je ne veux plus estre
sensible qu’aux douleurs. I’auouë cependant que l’occasion, que mon
frere m’a donnée de vous escrire, a surpris en moy quelques mouuemens
de joye, & qu’elle a suspendu pour vn moment le desespoir, où je
suis. Ie vous coniure de me dire, pourquoy vous vous estes attaché à
m’enchanter, comme vous auez fait, puisque vous sçauiez bien que vous
deuiez m’abandonner? Et pourquoy auez vous esté si acharné à me rendre
malheureuse? que ne me laissiez vous en repos dans mon Cloistre? vous
auois-ie fait quelque iniure? Mais ie vous demande pardon: ie ne vous
impute rien: ie ne suis pas en estat de penser à ma vengeance, &
i’accuse seulement la rigueur de mon Destin. Il me semble qu’en nous
separant, il nous a fait tout le mal, que nous pouuiōs craindre; il
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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