Après ces observations, dont j'ai cru que vous aviez besoin,
permettez-moi quelques réflexions sur votre projet. D'abord j'ai lieu de
croire que la somme qui vous reste, ou qui vous restait, n'est pas à
beaucoup près de cent cinquante louis; secondement, le gain que vous
prétendez faire par le commerce d'armement est très-incertain; il est en
troisième lieu très-lent à se faire apercevoir; en attendant il faut
vivre; et comment vivrez-vous? de leçons? quelle pitoyable ressource,
pour être la dernière, dans un pays surtout où les vivres sont si
exorbitamment chers et où tout le reste se paye si mal! Des terres
incultes à acheter? avec quoi? plus elles sont à bas prix, plus elles
indiquent la cherté des denrées; le grand nombre de terres incultes, le
besoin qu'on a de les défricher, sont deux preuves des sommes
considérables qu'il en coûte pour vivre. Vos réflexions sur le gain à
faire sur ces terres et sur le papier, supposent d'abord que vous aurez
de quoi en acheter beaucoup, supposition ridicule, et feraient croire
que vous vous êtes imaginé disposer des évènemens au gré de vos souhaits
et selon vos besoins....
Mr. Franklin doit vous recommander à Philadelphie. Vous y trouverez des
ressources que bien d'autres n'auraient pas, mais vous en aurez moins et
vous les aurez plus tard que si nous avions été prévenus à tems. Mr.
Kenlock, connu de Mlle. Beaulacre et de M. Muller, y est actuellement au
Congrès; ne faites pas difficulté de le voir; je ne saurais douter qu'il
ne vous aide de ses conseils et que vous ne trouviez auprès de lui des
directions convenables.
Malgré les choses désagréables que je puis vous avoir écrites dans cette
lettre, vous ne doutez pas, je l'espère, mon cher monsieur, du tendre
intérêt que je prends à votre sort, qui me les a dictées, et vous devez
être persuadé des voeux sincères que je fais pour l'accomplissement de
vos désirs. Le jeune Serre est plus fait que vous pour réussir; son
imagination ardente lui fera aisément trouver des ressources, et son
courage actif lui fera surmonter les obstacles; mais votre indolence
naturelle en vous livrant aux projets hardis de ce jeune homme vous a
exposé sans réflexion à des dangers que je redoute pour vous, et si vous
comptez sur l'amitié inviolable que vous vous êtes vouée l'un à l'autre
(dont à Dieu ne plaise que je vous invite à vous défier) croyez-vous
cependant qu'il soit bien délicat de se mettre dans le cas d'attendre
ses ressources pour vivre, uniquement de l'imagination et du courage
d'autrui? Adieu, mon cher monsieur; ne voyez encore une fois dans ce que
je vous ai écrit que le sentiment qui l'a dicté, et croyez-moi pour la
vie, mon cher monsieur, votre très-affectionné tuteur.
* * * * *
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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