et si je puis entrevoir seulement la possibilité de vivre dans ma patrie
pauvrement mais sans être à charge à personne, cette raison seule me
décidera, mais jusqu'alors je ne vois que trop la nécessité de rester
ici. Ce n'est pas que je me fasse illusion et que je crois pouvoir faire
beaucoup mieux en Amérique, mais si j'y puis seulement vivre
indépendant, c'est toujours plus que je ne peux espérer en Europe, du
moins à présent, et je crois qu'un an d'application à l'étude des lois
me suffira non pas pour faire une fortune ou une figure brillante, mais
pour m'assurer du pain quelques puissent être les évènemens. Je t'ai
parlé bien longuement de moi seul, et la seule apologie que je te
donnerai c'est de ne l'avoir pas fait plus tôt. Ne crois pas cependant
que dans mes incertitudes et les différentes idées qui m'ont agité, je
n'aie pas pensé à toi. Je te déclarerai d'abord franchement que je
n'aurais pas balancé entre Mlle. Pictet et toi, et que si je voyais
possibilité d'aller la joindre, elle l'emporterait sûrement; l'idée de
devoir et de reconnaissance est si intimement liée chez moi avec
l'affection que j'ai pour cette respectable personne que quelques
regrets que j'eusse de te quitter, j'éprouverais même du plaisir en le
faisant dans l'intention de contribuer à son bonheur; mais ce seul objet
excepté, il n'y a rien que je ne te sacrifiasse; je ne te sacrifierais
même rien en te préférant au reste de mes amis et parens à Genève, et si
le temps pouvait effacer le souvenir de mes chagrins, j'aimerais mieux
vivre près de toi en Amérique que sans toi dans ma patrie, et même dans
ce moment je sens combien de consolations je recevrais du seul ami qui
ait connu mon aimable Sophie; en un mot je n'ai pas besoin de te dire
que si je reste ici, mon sort doit être intimement lié avec le tien.
Mais à l'égard de la manière, du lieu futur de notre séjour, je ne puis
encore former d'opinion vu l'arrivée de ton frère.... Quelque parti que
nous puissions prendre pour l'avenir, je désire aussi fortement que toi
que nous soyons indépendants l'un et l'autre, quant à notre manière de
vivre. Si tu crois que nous ne quittions pas Fayette, ne néglige pas
l'ouvrage que tu avais commencé pour vivre chez toi en préparant une
cabane joignant le champ de Robert. Si tu supposes qu'il soit probable
que nous changions de demeure, attends jusques à l'arrivée de ton frère
pour faire une dépense qui n'augmenterait pas la valeur de la terre....
Voilà, je crois, tout ce que j'ai à te dire pour le présent; si je ne
peux pas vendre cette semaine une traite, je serai dans 15 à 20 jours
avec toi....
* * * * *
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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