The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10: Asia, Part IIIHakluyt, Richard
History
The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10: Asia, Part III
Hakluyt, Richard
Discoveries in geography -- English; Voyages and travels
En route je m'étois lié avec quelques-uns de mes compagnons de caravane.
Ceux ci, quand ils surent que j'étois logé chez un Franc, vinrent me
trouver pour me demander de leur procurer du vin. Le vin leur est défendu
par leur loi, et ils n'auroient osé en boire devant les leurs; mais ils
espéroient le faire sans risque chez un Franc, et cependant ils revenoient
de la Mecque. J'en parlai à mon hôte Laurent, qui me dit qu'il ne
l'oseroit, parce que, si la chose étoit sue, il courroit les plus grands
dangers. J'allai leur rendre cette réponse; mais ils en avoient déja
cherché ailleurs, et venoient d'en trouver chez un Grec. Ils me proposèrent
donc, soit par pure amitié, soit pour être autorisé, auprès du Grec à
boire, d'aller avec eux chez lui, et je les y accompagnai.
Cet homme nous conduisit dans une petite galerie, où nous nous assîmes par
terre, en cercle, tous les six. Il posa d'abord au milieu de nous un grand
et beau plat de terre, qui eût pu contenir au moins huit lots (seize
pintes); ensuite il apporta pour chacun de nous un pot plein de vin, le
versa dans le vase, et y mit deux écuelles de terre qui devoient nous
servir de gobelets.
Un de la troupe commença la premier, et il but à son compagnon, selon
l'usage du pays. Celui-ci en fit de même pour son suivant, et ainsi des
autres. Nous bûmes de cette manière, et sans manger, pendant fort
long-temps. Enfin, quand je m'aperçus que je ne pouvois pas continuer
davantage sans m'incommoder, je les suppliai a mains jointes de m'en
dispenser; mais ils se fachèrent beaucoup, et se plaignirent, comme si
j'avois résolu d'interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.
Heureusement il yen avoit un parmi eux qui étoit plus lié avec moi, et qui
m'aimoit tant qu'il m'appeloit kardays, c'est-à-dire frère. Celui-ci
s'offrit à prendre ma place, et à boire pour moi quand ce seroit mon tour.
Cette offre les satisfit; ils l'acceptèrent, et la partie continua jusqu'au
soir, où-il nous fallut retourner au kan.
Le chef étoit en ce moment assis sur un siége de pierre, et il avoit devant
lui un fallot allumé. Il ne lui fut pas difficile de diviner d'où nous
venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s'esquivèrent; il n'en
resta qu'un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prévenir les personnes qui,
demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays,
qu'elles se gardent bien de boire avec eux, à moins qu'elles ne veuillent
être obligées d'en prendre jusqu'à ce qu'elles tombent à terre.
Le mamelouck ne savoit rien de ma débauche. Pendant ce temps il avoit
acheté une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au
défaut de verjus, il l'avoit accommodée avec des feuilles vertes de
porreaux. J'en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.
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