Avant d'exécuter son œuvre, l'artiste la conçoit; il enfante au
dedans de lui, pour emprunter la langue de Bossuet, 'un tableau, une
statue, un édifice qui, dans sa simplicité, est la forme, l'original, le
modèle immatériel de ce qu'il exécutera sur la pierre, sur le marbre,
sur la toile où il arrangera toutes ses couleurs.' Ce modèle immatériel
est pour l'artiste, si l'on veut, un idéal qu'il se propose de réaliser
dans son œuvre: c'est le patron sur lequel il travaille et qu'il
s'efforce à reproduire le plus exactement possible. Il y met tous ses
soins, toute son étude, et il travaille _avec crainte et tremblement_;
il craint de défigurer, de mutiler l'image sainte imprimée dans son
esprit; il craint que sa main, interprète infidèle, ne traduise mal sa
pensée; il craint que la copie ne soit qu'une caricature de l'original,
et il efface, il corrige, il rature, il retouche, il refait, il a des
hésitations, des scrupules, des repentirs; souvent il se décourage, il
est sur le point d'abandonner l'œuvre commencée, il a peur de rester
au-dessous de son sujet; la perfection du modèle immatériel le
désespère, et ce désespoir provient d'une illusion. D'ordinaire, ce
modèle ne lui semble si parfait que parce qu'il est encore vague,
confus, indéterminé. Nous prenons volontiers l'indéfini pour la
perfection; individualiser une idée, c'est lui donner on mode
particulier à l'exclusion de tous les autres dont elle était
susceptible, et cette exclusion nous coûte, c'est une sorte de
sacrifice que s'impose notre imagination; elle y a regret, comme
l'avare, en dépensant un écu pour se donner un plaisir, regrette tous
les autres plaisirs imaginables que cet écu lui aurait pu procurer. Car
il ne faut pas accorder à Schleiermacher que l'œuvre d'art existe
déjà tout entière dans l'esprit de l'artiste avant qu'il ait réalisé sa
pensée dans le marbre ou sur la toile. Cette pensée est toujours plus ou
moins enveloppée, plus ou moins confuse; elle n'est pas encore dégagée
de son délivre, ou plutôt c'est un rudiment incomplet, une ébauche
indistincte où l'on n'aperçoit que les principaux linéaments de
l'œuvre; c'est un embryon dont les organes ne sont pas encore
développés. C'est en travaillant à exécuter son plan que l'artiste
parvient à concevoir ce plan d'une manière claire et distincte; c'est en
manifestant au dehors sa pensée qu'il se la rend manifeste à lui-même.
La composition et l'exécution sont deux périodes de l'activité de
l'artiste que l'abstraction seule peut distinguer; dans le fait, elles
ne se distinguent point, et le peintre compose encore dans le dernier
coup de pinceau qu'il donne à sa toile.--_Victor Cherbuliez:
Philosophie du Beau.--Études sur le Système d'esthétique de M. Th.
Vischer. Troisième article. (Revue Germanique, Tome x, p. 662.)_
NOTE 5, PAGE 83.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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