Imaginez-vous qu’en quittant la Comédie-Française, il me sembla être
suivi. Je pris plusieurs détours, plusieurs rues qui m’éloignaient de ce
quartier, et je pensais avoir dérouté mes espions, lorsqu’en me
retournant, j’aperçus, sur ce boulevard désert, deux hommes enveloppés
de manteaux qui me suivaient à distance. Que voulez-vous? leur
demandai-je. Ils ne répondirent que par la fuite, et quoiqu’ils
courussent bien, je n’eusse pas manqué de les poursuivre et de les
assommer, sans la crainte de vous faire attendre, princesse.
LA PRINCESSE, _souriant_
Je vous en remercie!... Cette aventure se lie peut-être à celle dont je
voulais vous entretenir. J’ai été aujourd’hui, comme je vous l’avais
promis, à Versailles... Marie Leckzinska, notre nouvelle reine, comme
moi Polonaise, n’a rien à refuser à la petite-fille de Sobieski; elle a
vu, à ma prière, le cardinal de Fleury, elle lui a parlé de l’affaire de
Courlande.
MAURICE
O bonne et généreuse princesse! Eh bien?...
LA PRINCESSE
Eh bien, le cardinal aimerait mieux ne pas accorder les deux régiments
qu’on lui demande; il voudrait être agréable à la jeune reine, et en
même temps ne mécontenter ni l’Allemagne ni la Russie, que vous menacez,
et avec qui nous sommes en paix.
MAURICE, _avec impatience_
Son avis, alors?
LA PRINCESSE
Il n’en a pas, il n’en émet pas... et pour agir en votre faveur, sans
rien faire, il vous permet seulement de lever ces deux régiments... à
vos frais!
MAURICE
Cela me rassure.
LA PRINCESSE
Et moi pas!... Avez-vous de l’argent?
MAURICE
Non!
LA PRINCESSE
Comment, alors, paierez-vous vos deux régiments?
MAURICE
Mes régiments français?
LA PRINCESSE
Oui.
MAURICE, _gaiement_
Je ne les paierai pas! Si ce n’est après la victoire! Et jusque-là,
soyez tranquille, je les connais!... ils se feront tuer pour moi... à
crédit!
LA PRINCESSE
Très-bien! Une autre chose encore... est-il vrai que vous ayez des
dettes? que vous deviez soixante-dix mille livres au comte de Kalkreutz,
un Suédois, qui, en vertu d’une lettre de change, peut vous faire
appréhender au corps?
MAURICE
Pourquoi cette demande?
LA PRINCESSE
Parce qu’un grand danger vous menace; l’ambassadeur russe a chargé
messieurs de la police de ne pas vous perdre de vue.
MAURICE
Voilà donc pourquoi l’on m’a suivi ce soir... je suis fâché alors de
n’avoir pas coupé les oreilles!...
LA PRINCESSE
A ces espions?... Mais leurs oreilles, c’est leur place! des pères de
famille peut-être! Fi donc!... Mais ce n’est pas tout, l’ambassadeur
moscovite veut également découvrir à tout prix ce M. de Kalkreutz qui
doit être à Paris.
MAURICE
Et pourquoi?
LA PRINCESSE
Pour lui acheter sa créance, se mettre en son lieu et place, et vous
faire jeter en prison.
MAURICE
Une belle vengeance!
LA PRINCESSE
Mieux que cela, un coup de maître; car, vous prisonnier, la Courlande,
dont le souverain est en gage, est livrée aux intrigues de la Russie,
les conjurés n’ont plus de chef, les troupes se dispersent.
MAURICE
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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